Il y a des artistes qui se ressourcent dans des villas luxueuses à Saint-Barthélemy, et il y a Vianney. Le chanteur, habitué à faire vibrer les zéniths de France, a troqué sa guitare contre une écorceuse et ses costumes de scène contre une tenue de chantier. Dans une immersion fascinante et brute, l’interprète de “Je m’en vais” nous ouvre les portes de son jardin secret : une forêt dense où il a décidé, seul, de bâtir sa cabane. Un projet titanesque qui, derrière la poésie du geste, s’est révélé être une épreuve physique et mentale d’une rare intensité.

L’aube d’un homme nouveau

 

Tout commence aux aurores, dans ce silence ouaté que seule la nature sait offrir. “Quoi de plus heureux que de commencer aux aurores ?”, s’interroge Vianney, le visage marqué par le froid matinal mais les yeux brillants d’une détermination farouche. Loin des projecteurs aveuglants, c’est la lumière rasante du soleil levant qui éclaire son nouveau terrain de jeu. Ici, pas d’applaudissements, juste le chant des oiseaux et le craquement du bois sous les pas.

Ce retour à la terre n’est pas une lubie de star en mal d’authenticité, c’est un besoin viscéral. Le chanteur s’est lancé un défi qui ferait pâlir n’importe quel bricoleur du dimanche : construire, de A à Z, une cabane en rondins. Pas une simple cabane de jardin, mais un véritable refuge, solide, ancré, capable de traverser le temps.

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L’héritage paternel comme boussole

 

Avant de s’attaquer aux monstres de bois qui l’attendent, Vianney prend un instant pour dévoiler un fragment de son intimité. Il sort un couteau, un objet patiné par le temps, à la lame usée mais tranchante. “Mon père m’a offert ce couteau quand j’avais 14 ans”, confie-t-il avec une pudeur touchante. Ce n’est plus l’artiste aux millions de disques vendus qui parle, mais l’enfant qui a grandi, portant en lui les valeurs de transmission et de travail manuel.

Ce couteau, c’est son lien avec le passé, son outil pour dompter le présent. Il l’utilise pour travailler le bouleau, un bois qu’il sait “trop fragile” pour la structure principale, mais parfait pour fabriquer des tréteaux de chantier. Chaque geste est précis, réfléchi. On sent chez lui ce respect immense pour la matière, cette humilité face à ce qui était là avant lui et qui sera là après lui.

80 colosses et une douleur inédite

 

Mais la poésie de l’aube laisse vite place à la brutalité de la tâche. Le projet de Vianney ne se résume pas à planter quelques clous. Il s’agit de manipuler 80 rondins. 80 troncs d’arbres gigantesques. “Chacun fait environ 500 kilos”, précise-t-il. Le chiffre donne le vertige. C’est une lutte de David contre Goliath, l’homme seul face à 40 tonnes de bois brut.

L’étape cruciale, et sans doute la plus éprouvante, fut l’écorçage. Une tâche ingrate, répétitive, rendue infernale par la nature même du bois : “La sève, en séchant, a collé l’écorce de l’arbre à son aubier”. Il a fallu gratter, tirer, forcer, heure après heure, jour après jour.

La confession de Vianney sur cette période est poignante de sincérité. Il ne cache pas sa souffrance. “J’y ai passé des jours et des jours, la nuit je rêvais même que j’écorçais”, raconte-t-il. L’obsession du chantier l’a poursuivi jusque dans son sommeil, avant d’être brutalement chassée par la réalité charnelle : “J’étais réveillé par des douleurs que je ne connaissais pas auparavant. Au dos, aux bras, aux mains.”

C’est là, dans la solitude de l’effort, que le masque tombe. On découvre un Vianney vulnérable, perclus de courbatures, les mains abîmées, découvrant les limites de son propre corps. Ce n’est pas du cinéma, c’est la réalité crue du travail de force.

Archimède au secours de l’artiste

 

Face à l’épuisement qui guette, la force brute ne suffit plus. Il faut de l’intelligence. Vianney, en bon apprenti charpentier, se tourne vers les lois de la physique. Il cite Archimède : “Donnez-moi un point fixe et un levier, et je soulèverai la Terre”. Avec une humilité désarmante (“Mon ambition est somme toute plus modeste”), il applique ce principe millénaire pour déplacer ses mastodontes de bois.

“Petit à petit, j’ai dû affiner mes techniques, être plus malin”, explique-t-il. On le voit manœuvrer, utiliser des traverses de chemin de fer, créer des plateformes pour protéger son précieux bois de l’humidité du sol. C’est l’apprentissage par le geste, l’école de la débrouille. Chaque victoire sur la gravité est une petite fête, chaque rondin déplacé sans se briser le dos est un triomphe de l’esprit sur la matière.

La grâce au milieu de l’effort

 

Pourtant, au milieu de ce combat physique, la grâce parvient à se frayer un chemin. C’est un papillon, fragile et coloré, qui vient se poser sur sa main, comme pour lui offrir une trêve. “J’ignore pourquoi ce papillon m’avait choisi ce jour-là, mais quel cadeau”, murmure-t-il.

Ces instants suspendus sont l’essence même de sa démarche. Ils justifient la douleur, la fatigue, le froid. Ils rappellent pourquoi il est là, loin du confort parisien. Vianney renoue avec une forme de spiritualité simple, celle de l’émerveillement.

Même ses talents culinaires, qu’il juge lui-même “misérables”, prennent une autre saveur dans ce décor. Un repas simple cuit sur un feu de camp devient un festin. “J’ignore par quel miracle, mais ce fut délicieux”, sourit-il. L’effort assaisonne tout, rendant le moindre repos, la moindre bouchée, exceptionnels.

“J’ai rendu grâce”

 

La fin de ce chapitre de construction se solde par un sentiment de soulagement immense. Les 80 rondins sont écorcés, prêts. Le corps a tenu. “À ce moment, j’ai rendu grâce”, avoue-t-il. “Cette étape était énorme et j’espérais vraiment que mon physique n’allait pas exploser avant la fin.”

Vianney a survécu à son propre défi. Il n’a pas seulement préparé du bois, il s’est préparé lui-même. Il a tanné son cuir, renforcé son esprit. Il termine ce chapitre avec une humilité qui l’honore, rappelant qu’il n’est “pas expérimenté du tout” et invitant sa communauté à lui donner des conseils pour la suite : l’élévation de la cabane.

Ce récit est bien plus que celui d’un chantier. C’est l’histoire d’un homme qui descend de son piédestal pour se frotter au réel, qui accepte de souffrir pour bâtir, et qui trouve dans l’odeur de la sève et la douleur des muscles une vérité que la gloire ne pourra jamais offrir. Vianney ne construit pas seulement une cabane ; il se reconstruit, rondin après rondin. Et nous, spectateurs, nous attendons déjà avec impatience de voir les murs s’élever.