Le paysage intellectuel français a rarement été aussi agité, et la voix de Michel Onfray résonne aujourd’hui comme un signal d’alarme dans une nuit de plus en plus opaque. Invité sur le plateau d’Europe 1, le philosophe, fondateur de la revue Front Populaire, n’a pas mâché ses mots. Dans un entretien d’une densité rare, il dresse un constat crépusculaire de notre époque : entre une réforme des retraites vécue comme une agression sociale et une montée des périls internationaux, la France et l’Europe semblent naviguer à vue vers un précipice.

La Réforme des Retraites : Une Rupture de Contrat Moral

Le débat s’ouvre sur les manifestations qui secouent le pays. Michel Onfray exprime immédiatement son soutien aux manifestants, notamment à ceux qui participent aux marches aux flambeaux. Pour lui, l’hostilité à la réforme ne relève pas d’une simple paresse, mais d’une profonde mutation du rapport au travail. Il critique vertement les politiciens et syndicalistes qu’il qualifie de “feignants” pour n’avoir pas su repenser le travail dans une société transformée par les nouvelles technologies.

Selon le philosophe, il existe aujourd’hui un “nouveau prolétariat” composé de jeunes livreurs, de caissières et de travailleurs précaires dont personne ne se soucie. Onfray dénonce l’injustice d’une réforme qui impose la même règle à un neurochirurgien et à un ramasseur de poubelles, ignorant la pénibilité réelle et l’absence de “paiement symbolique” dans de nombreux métiers. Il soutient fermement le retour à la retraite à 60 ans, arguant que l’argent existe, mais qu’il est mal distribué.

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L’Analyse d’un Pouvoir sans Dialogue

Le ton se durcit lorsqu’il évoque la figure d’Emmanuel Macron. Onfray analyse ce qu’il appelle la “jurisprudence de l’emmerdeur”, faisant référence aux propos du Président sur les non-vaccinés. Pour le philosophe, Macron ne possède ni la culture de la négociation, ni la culture démocratique. Il le décrit comme un dirigeant qui n’a rien à perdre, indifférent à la violence de la rue ou au blocage du pays, car incapable de se représenter à la prochaine élection.

En commentant les propos de Jean-Luc Mélenchon, Onfray valide l’idée de “réification” : la transformation de tout — le temps de travail, les individus, et même la vie humaine — en marchandise. C’est, selon lui, le cœur du capitalisme moderne : un système où tout est susceptible d’être vendu ou loué, y compris l’intégrité des corps.

Le Spectre de la Troisième Guerre Mondiale

Le volet le plus inquiétant de l’entretien concerne la situation internationale. Michel Onfray est formel : “On se dirige vers une 3e guerre mondiale”. Il critique l’envoi d’armes létales, comme les chars Leclerc ou Leopard, en Ukraine, estimant que la France devient de fait un “cobelligérant”.

Pour lui, cette guerre n’a pas commencé il y a un an, mais en 2014, et elle est le résultat d’une faillite totale de la diplomatie européenne. Onfray fustige une Europe qu’il perçoit comme un simple “club économique” vassal des États-Unis. Il avertit que la guerre moderne ne se fera pas seulement avec des chars, mais par le biais de la cyber-guerre, capable de paralyser des hôpitaux, des aéroports ou même de saboter le refroidissement de centrales nucléaires à distance.

Une Europe en Effondrement et une France Résignée

Enfin, le philosophe dresse le portrait d’une France désabusée. Depuis le référendum de 2005, dont le résultat a été bafoué par le traité de Lisbonne en 2008, les Français auraient le sentiment que leur vote ne compte plus. Cette résignation expliquerait l’abstention massive et le sentiment d’impuissance face à un pouvoir qui préfère investir dans le matériel de maintien de l’ordre plutôt que dans les services publics.

Michel Onfray conclut sur une note de nostalgie pour une “gauche Old School”, capable de maintenir l’ordre dans ses propres rangs et de porter une véritable voix populaire face aux Black Blocs et à la récupération politique. Un appel à retrouver une identité politique forte dans un monde qui semble avoir perdu sa boussole.

Cet entretien laisse une impression de gravité profonde. Entre les lignes, Michel Onfray nous invite à une prise de conscience urgente : si nous ne repensons pas notre modèle de société et notre autonomie politique, nous risquons d’être emportés par les tourbillons d’un conflit global dont personne ne sortira indemne.