Il était l’Homme en Noir. Une silhouette, un style, une voix. Thierry Ardisson, l’intervieweur que le monde de la télévision aimait autant qu’il le détestait, s’est éteint le 14 juillet 2025, à Paris. Il avait 76 ans. Derrière le provocateur né, le génie de la publicité et le roi du talk-show, se cachait un homme à la fois flamboyant et profondément blessé, un homme qui, jusqu’à son dernier souffle, a tenté de mettre en scène sa propre légende, y compris sa mort.

Sa vie fut un film, comme il aimait à le dire, “pleine de rebondissements”. Et le dernier acte fut le plus tragique. Pendant plus d’une décennie, Thierry Ardisson a mené un combat silencieux mais acharné contre un ennemi intime : un cancer du foie diagnostiqué en 2012. Cet homme qui avait fait de l’audace sa marque de fabrique a dû faire face à la fragilité de sa propre existence, une peur qu’il avait toujours masquée sous des tonnes d’auto-dérision et un train de vie effréné.

La vérité sur ses derniers instants, c’est sa femme, la journaliste Audrey Crespo-Mara, qui l’a capturée. Dans un documentaire intime intitulé “La face cachée de l’homme en noir”, elle a filmé son époux à l’hôpital. Des images d’une puissance rare, montrant un Ardisson affaibli, mais jamais vaincu. En mars 2025, lorsqu’il apprend que la maladie s’est propagée à ses poumons, son humour noir légendaire frappe encore : « Le foie va bien maintenant, les poumons… », lance-t-il, avec cette ironie qui n’appartenait qu’à lui. À sa femme qui l’a veillé jusqu’au bout, il lui tenait la main en lui disant : « Ne t’inquiète pas, il me reste huit semaines. » Il est parti le 14 juillet, comme un dernier pied de nez à la fête nationale.

Né le 6 janvier 1949 à Bourganœuf, dans la Creuse, Thierry Ardisson n’était pas destiné à devenir une icône nationale. Ce provincial, fils d’ingénieur civil, a très vite compris que son ambition était trop grande pour sa ville natale. Après une licence d’anglais, il monte à Paris en 1969 et plonge dans le monde bouillonnant de la publicité. C’est là que le mythe commence.

À 29 ans, il cofonde l’agence Business et révolutionne le secteur. Il invente le format publicitaire de 8 secondes, permettant aux “petits” annonceurs d’accéder enfin au petit écran. Ses slogans entrent dans la culture populaire : « Ovomaltine, c’est de la dynamite », « Lapeyre, y’en a pas deux », « Vas-y, Wasa ». Ardisson devient riche, très riche (sa fortune était estimée à 118 millions d’euros), mais l’argent n’est qu’un moyen. Ce qu’il veut, c’est marquer les esprits.

Il se lance ensuite dans le journalisme, puis dans la télévision. Et là encore, il brise tous les codes. En 1985, son émission “Descente de police” sur TF1, où il adapte des interviews journalistiques en simulant des interrogatoires de police, est un scandale. L’autorité de régulation juge le style “trop brutal”. L’émission est annulée après quelques mois. C’est un échec cuisant, un coup dur qui le plonge dans une dépression passagère. Mais Ardisson n’abandonne jamais.

Il crée sa société de production, “Ardisson & Lumières”, et enchaîne les concepts. “Bains de minuit”, tourné à la discothèque Les Bains Douches, “Lunettes noires pour nuits blanches” au Palace, où il interviewe les célébrités dans une ambiance décontractée, loin des studios aseptisés. Il impose son style : des interviews formatées, des questions loufoques, mais surtout cette capacité unique à pousser ses invités dans leurs retranchements.

Son apogée, il l’atteint en 1998 avec “Tout le monde en parle” sur France 2. Le talk-show du samedi soir devient le rendez-vous incontournable. Près de 30% d’audience. Ardisson, flanqué de son complice Laurent Baffi, devient l’un des présentateurs préférés des Français. Il reçoit les plus grandes stars, de Matt Damon à Brad Pitt. Mais son style ne plaît pas à tout le monde. L’actrice Milla Jovovich quitte le plateau, furieuse d’une question trop personnelle. Bruce Willis se livre à une dispute houleuse en direct. Bernard Pivot le qualifie d’”inventeur autoproclamé de la vulgarité à la télévision”. Ardisson encaisse, mais les critiques le touchent. Elles nourrissent ce sentiment d’incompréhension et de solitude qui ne le quittera jamais.

Car derrière l’éclat de la gloire, Ardisson cachait une tristesse immense. La célébrité, admettait-il, l’avait isolé. « Quand je suis entré à la télévision, j’ai réalisé qu’il y avait des sujets dont personne ne parlait », confiait-il à GQ en 2015. « Mais le prix à payer, c’est qu’on ne peut pas vivre normally. Même en amour. »

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Cette solitude s’exprimait surtout dans sa relation avec ses trois enfants, Manon, Ninon et Gaston, nés de son second mariage avec Béatrice Lustalan. Il a admis que son emploi du temps démentiel et sa présence médiatique l’avaient empêché d’être le père qu’il aurait souhaité. L’un des moments qui l’a le plus ému, jusqu’aux larmes, fut lorsque ses enfants lui ont exprimé leur fierté pour sa carrière. Lui qui avait toujours eu le sentiment d’avoir échoué sur ce plan-là.

Ses échecs ont été aussi spectaculaires que ses succès. “Double Jeu”, annulé. Ses rêves de cinéma à Hollywood avec “10 jours à Cannes”, jamais aboutis. Et surtout, “Hôtel du temps”, son projet le plus ambitieux lancé en 2021. Grâce à la technologie du “deep fake”, il “interviewait” des icônes disparues comme la Princesse Diana ou Jean Gabin. L’émission fut un four. Annulée en 2023. Ardisson confiera que cet échec lui avait laissé le sentiment d’avoir “perdu une partie de son âme”, lui qui pensait que ce serait son plus grand héritage.

Marié trois fois, sa dernière histoire d’amour avec Audrey Crespo-Mara fut la plus profonde. Rencontrés en 2009, mariés en 2014, ils partageaient une complicité intellectuelle et une passion fusionnelle. C’est elle qui l’a accompagné dans sa dernière bataille, documentant sa lutte, mais surtout son humanité.

Jusqu’au bout, Thierry Ardisson aura voulu maîtriser le récit de sa vie. Son dernier livre, “L’Homme en Noir”, est une autobiographie où il imagine sa propre mort comme un spectacle ultime, avec une playlist soigneusement sélectionnée allant de David Bowie aux Beatles. Il avait même organisé ses propres funérailles, qui se sont tenues à la cathédrale Saint-Roc le 17 juillet 2025, en présence de tout ce que le pays compte de célébrités et de personnalités politiques, dont Brigitte Macron.

Thierry Ardisson est parti comme il a vécu : en faisant du bruit, en ne laissant personne indifférent, et en s’assurant qu’on se souvienne de lui, non pas comme un simple animateur, mais, comme il le souhaitait, comme “un homme d’idées”. L’Homme en Noir a tiré sa révérence, mais son ombre provocatrice plane encore sur la télévision française.