C’est une petite phrase, une bombe lâchée avec un sourire en coin, qui a fait trembler le paysage audiovisuel français. Nous sommes le samedi 15 mars, non pas sur TF1, mais sur France 2, dans l’émission “Quelle époque”. Jean-Luc Reichmann, l’animateur indétrônable de la mi-journée, est invité. Le visage est souriant, mais les traits semblent tirés. Lorsque Léa Salamé l’interroge sur son champion, Emilien, l’homme qui a transformé “Les 12 coups de midi” en sa résidence secondaire, Reichmann laisse échapper ce qui ressemble à un cri du cœur, teinté d’une “bonne dose d’humour” : “Si toutefois vous pouviez nous en débarrasser, ça nous arrangerait à TF1, car on ne sait pas comment le faire perdre.”

La blague est lancée, les rires fusent. Mais derrière l’ironie se cache une réalité vertigineuse. Emilien, le jeune prodige de 22 ans, n’est pas seulement un champion. Il est un phénomène, un “règne” qui dure depuis bientôt 18 mois, une anomalie statistique et télévisuelle qui pousse l’une des machines les mieux huilées de la télévision française dans ses derniers retranchements. Jean-Luc Reichmann, le mentor, l’ami, le “papa” de midi, en a-t-il vraiment marre de son protégé ? L’histoire est plus complexe et fascinante qu’une simple boutade.

Pour comprendre la “fatigue” de Reichmann, il faut mesurer l’ampleur du cyclone Emilien. Quand il arrive sur le plateau, il a tout juste 20 ans. Aujourd’hui, 22 ans, et un compteur qui affole les calculettes : plus de 534 participations. Le chiffre est si stratosphérique qu’il en devient abstrait. Les gains, eux, ont depuis longtemps dépassé le million d’euros, faisant de lui le plus grand champion de l’histoire des jeux télévisés en France.

Mais ce triomphe n’était pas écrit d’avance. Comme l’a rappelé l’animateur, ce règne incroyable est né… d’un échec. À 18 ans, Emilien avait déjà tenté sa chance, avant d’être recalé. Trop timide, peut-être. Le dossier est refermé. Mais c’était sans compter sur la persévérance d’une personne : sa grand-mère, Yvon. “Il y a deux ans, ma grand-mère m’a dit : ‘Ce serait dommage’. Alors j’ai suivi ses conseils et j’ai repassé les sélections”, a raconté le champion sur le plateau de “Quelle époque”. Cette deuxième audition fut la bonne. La machine était lancée, et personne, pas même la production, n’imaginait qu’elle ne s’arrêterait plus.

La blague de Jean-Luc Reichmann sur France 2 n’est pas anodine. Elle traduit un véritable embarras. “On ne sait pas comment le faire perdre.” Bien sûr, c’est de l’humour. Mais c’est aussi le constat d’une impuissance. L’émission est conçue pour avoir du suspense, des retournements de situation, de nouveaux visages. Or, Emilien a “cassé le jeu”. Il ne s’agit plus de savoir s’il va gagner, mais quand il va enfin perdre. Quand la journaliste lui demande quand il compte s’arrêter, la réponse du jeune homme est d’une simplicité désarmante : “Je ne sais pas. Peut-être demain, peut-être plus loin.”

Même Reichmann doit s’incliner face à cette incertitude devenue la nouvelle norme : “Jusqu’à demain, c’est sûr, parce qu’il a gagné aujourd’hui”, a-t-il précisé, comme pour souligner l’inéluctable. Ce règne pose des questions inédites à la production. Comment maintenir l’intérêt ? Comment gérer un candidat qui semble infaillible ? L’animateur, qui porte l’émission sur ses épaules depuis des années, voit sa propre créature lui échapper, devenir plus grande que le jeu lui-même. Sa plaisanterie est un exutoire, une façon de partager avec le public un sentiment mêlé d’admiration et de lassitude.

Car s’il y a bien une chose qui transpire dans le discours de Reichmann, au-delà de la fatigue simulée, c’est une admiration sans bornes pour le jeune homme. Le mot qu’il utilise le plus pour le décrire est “brillant”. “Cet homme est brillant”, a-t-il martelé face à Léa Salamé. Mais l’intelligence d’Emilien n’est pas ce qui touche le plus l’animateur. C’est son humanité.

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Dans un milieu où l’argent et la célébrité peuvent faire tourner les têtes, Emilien reste un roc d’humilité. “C’est un des candidats le plus simple que j’ai vu”, insiste Reichmann. “Il est resté exactement le même pendant un an et demi. Il est resté d’une simplicité et d’une humilité extraordinaires.” C’est là que réside le véritable “miracle Emilien”. Le jeune homme, devenu multimillionnaire sous les projecteurs, semble totalement imperméable aux sirènes du succès. Il est toujours l’étudiant en Histoire, le petit-fils de sa grand-mère, le jeune homme timide qui ne semble pas mesurer l’ampleur de ce qu’il accomplit.

Cette force de caractère fascine Reichmann, qui en a vu défiler, des candidats. Il voit en Emilien plus qu’un joueur : un exemple. “C’est un dictionnaire permanent”, s’émerveille-t-il, avant de conclure par une louange presque hyperbolique : “Ça devient un modèle dans le monde entier. Le monde entier a les yeux rivés sur nous le midi.”

La déclaration est forte, mais elle dit tout. Emilien est devenu un enjeu qui dépasse TF1. Il est la preuve vivante que la culture, la connaissance et l’intelligence peuvent encore être au centre d’un divertissement populaire. Il est le “modèle” d’une jeunesse qui gagne non pas par l’esbroufe, mais par le savoir et la modestie.

Alors, Jean-Luc Reichmann est-il vraiment “à bout” ? Bien sûr que non. Sa blague est une marque d’affection, un clin d’œil à un public qui partage ce sentiment ambivalent. On admire Emilien, on l’adore pour sa simplicité, on est ébloui par son savoir… mais on aimerait aussi, secrètement, retrouver le frisson du suspense, le drame de la défaite, la naissance d’un nouveau héros.

Le règne d’Emilien est devenu le feuilleton de la mi-journée. Chaque jour, des millions de Français se branchent non plus pour voir un jeu, mais pour assister à l’Histoire en marche. “Peut-être demain, peut-être plus loin.” La phrase d’Emilien résonne comme le meilleur des suspenses. Le “dictionnaire permanent” n’a pas encore livré sa dernière définition. Et Jean-Luc Reichmann, l’animateur faussement fatigué, restera à ses côtés, mi-amusé, mi-désespéré, mais surtout profondément admiratif. Car il le sait : des phénomènes comme Emilien, il n’y en a qu’un par génération. Et il a la chance, ou la malchance, d’en être le témoin privilégié.