C’est une confession qui résonne comme un coup de tonnerre dans le ciel feutré de la chanson française. À l’heure des bilans, alors que les projecteurs s’éteignent doucement sur une carrière monumentale, Serge Lama, 79 ans, ne cherche plus à plaire. Il cherche à dire. Derrière la voix de baryton qui a fait vibrer des millions de cœurs se cache un homme construit sur des ruines, un survivant qui a transformé ses cicatrices en mélodies. Mais certaines blessures, invisibles et profondes, ne cicatrisent jamais. Entre rancœurs familiales, drames sanglants et déceptions artistiques, voici l’histoire bouleversante d’un homme qui a chanté l’amour pour oublier qu’il en manquait.

L’ombre maternelle : « Un monstre » au visage de mère

Il est rare qu’une icône publique ose briser le tabou sacré de l’amour maternel avec une telle violence. Pourtant, c’est avec une froideur chirurgicale que Serge Lama a lâché cette phrase terrible : « Ma mère était un monstre. »

Né le 11 février 1943 à Bordeaux, le petit Serge Claude Bernard Chauvier grandit dans un foyer où l’amour ne circule pas. Son père, Georges, est un chanteur d’opérette déchu, un homme frustré dont la carrière brisée pèse comme une chape de plomb sur la maison. Mais c’est la mère qui incarne la véritable terreur émotionnelle. Décrite comme une femme dure, méprisante, incapable d’un geste tendre, elle rejette ce fils qui cherche désespérément son regard. Même au sommet de sa gloire, alors que la France entière l’adule, Serge ne trouvera jamais grâce à ses yeux. Ce rejet originel est la première faille, celle qui ne se refermera jamais, créant chez l’artiste un besoin viscéral d’être aimé par la foule, à défaut de l’être par celle qui lui a donné la vie.

1965 : Le jour où tout a basculé

Si l’enfance a brisé son cœur, c’est le destin qui a tenté de briser son corps. Le 12 août 1965 reste gravé dans sa chair. Alors jeune espoir de la chanson, Serge monte dans une voiture après une tournée. À ses côtés, Liliane Benelli, son grand amour, sa muse, une pianiste talentueuse. Au volant, le frère d’Enrico Macias. La route est humide, le destin cruel.

Le choc est d’une violence inouïe. Le conducteur meurt sur le coup. Liliane, elle, s’éteint quelques heures plus tard. Serge est le seul survivant, mais à quel prix ? Éjecté, disloqué, il se réveille avec plus de dix fractures et un pronostic vital engagé. Il passera des mois alité, condamné à l’immobilité, devant réapprendre à marcher. Mais plus que la douleur physique, c’est la culpabilité du survivant qui le ronge. « J’étais condamné à souffrir à vie », confiera-t-il. C’est sur ce lit d’hôpital, dans la solitude du deuil, que naît véritablement Serge Lama. L’homme insouciant est mort avec Liliane ; l’artiste tragique, lui, vient de naître.

Les désillusions du métier : Dalida, Bécaud et les autres

La douleur devient son encre. En 1973, il écrit « Je suis malade ». Un hymne à la souffrance, une prière désespérée qu’il destine initialement à Dalida. Mais là encore, l’incompréhension règne. La diva, bien que touchée, hésite. Des tensions naissent autour de la production et des droits. Frustré, blessé par ce qu’il perçoit comme un manque de confiance, Lama décide de l’enregistrer lui-même. Le succès est foudroyant. Il a transformé un rejet professionnel en triomphe personnel, mais le lien avec Dalida restera marqué par ce rendez-vous manqué.

La déception viendra aussi de ses idoles. Gilbert Bécaud, “Monsieur 100 000 volts”, pour qui Lama a une admiration sans borne, se montre critique. Il reproche à Serge de mettre « trop de soi » dans ses textes, de trop s’exposer. Une remarque qui blesse profondément l’hypersensible qu’il est. Venant d’un maître, la critique sonne comme un désaveu. Serge se referme, cultivant sa différence. Il ne sera jamais du “clan”.

Et que dire de Michel Sardou ? Les médias ont longtemps nourri l’idée d’une rivalité entre les deux géants. D’un côté, Sardou, le viril, l’engagé, le polémiste. De l’autre, Lama, le sentimental, le poète des femmes blessées. Si la guerre n’a jamais été ouverte, la distance est glaciale. Sardou décrira Lama comme « autre chose, plus intime », une façon polie de souligner le fossé qui sépare leurs univers. Lama, lui, refuse les comparaisons qui cherchent à le marginaliser. Il avance seul.

L’honneur refusé et le crépuscule d’une idole

Cette solitude, Serge Lama l’a chérie autant qu’il l’a subie. Il a toujours refusé de jouer le jeu du showbiz. Snobant les cocktails mondains, déclinant les invitations télévisées qu’il juge vulgaires, il est l’artiste des marges. Son intransigeance culmine en 2013, lorsqu’il refuse une Victoire d’honneur. « Je n’ai pas besoin d’un prix pour savoir ce que je veux », lance-t-il. Ce n’est pas de l’arrogance, c’est de la dignité. C’est le cri d’un homme qui ne veut pas être une relique que l’on décore avant de la ranger au placard.

Plus récemment, c’est une collaboration avortée avec Carla Bruni qui a fait jaser. Des désaccords artistiques profonds, des égos incompatibles, et le projet finit aux oubliettes. Encore une fois, Lama ne plie pas. Il ne pardonne pas l’amateurisme ou le manque d’âme.

Le dernier acte : Aimer, malgré tout

En 2022, fatigué par un corps qui lui rappelle chaque jour l’accident de 1965, Serge Lama annonce sa retraite avec un ultime album, sobrement intitulé « Aimer ». C’est une lettre d’adieu, un testament. Lors d’une apparition fantomatique au théâtre de la Gaîté-Montparnasse, soutenu pour marcher, il bouleverse son public. Il ne chante pas, il murmure ses vérités.

Dans cet album, une chanson attire l’attention : « Lettre à celle que j’ai blessée ». Beaucoup y voient un message à sa mère, ce “monstre” qu’il essaie, au crépuscule de sa vie, de comprendre. Il ne pardonne pas, non, mais il tente d’apaiser les fantômes. Il décrit une femme brisée par la guerre, incapable d’aimer. C’est peut-être là sa plus grande victoire : transformer la haine en pitié, le rejet en poésie.

Aujourd’hui, retiré dans sa maison du Vexin, loin des rumeurs absurdes sur sa fortune (une fake news parlant de 185 millions d’euros l’a particulièrement blessé), Serge Lama regarde son passé. Il a été un père absent pour son fils Frédéric, reproduisant malgré lui les schémas de distance, mais le temps a permis des retrouvailles pudiques.

« J’ai fait ce que j’ai pu », dira-t-il dans un dernier documentaire. Une phrase simple pour résumer une vie de combats. Serge Lama n’a pas seulement chanté la maladie d’aimer, il a incarné la douleur de vivre. Et si ses blessures ne guériront jamais, elles sont devenues, grâce à lui, notre patrimoine émotionnel. Il reste l’homme qui a osé dire que l’on peut réussir sans être heureux, et qu’on peut être aimé de millions de gens tout en se sentant désespérément seul.