Le 2 mars 1991, vers 8 heures du matin, dans son appartement mythique du 5 bis rue de Verneuil à Paris, Serge Gainsbourg rend son dernier souffle. Victime d’un infarctus massif à seulement 62 ans, il quitte la scène comme il a vécu : sans fard, sans concession, et dans un silence assourdissant, loin des projecteurs qu’il a tant aimés et tant fuis. L’homme aux Gitanes et à la voix rauque, le provocateur de génie, le poète maudit, le monument de la chanson française s’est éteint, laissant derrière lui un héritage colossal, des scandales indélébiles, et un vide immense. Mais qui était vraiment Serge Gainsbourg dans ses derniers moments, loin de l’image publique qu’il s’était forgée ? Ce sont les derniers instants d’un artiste tourmenté que nous allons explorer.

Lucien Ginsburg : De l’étoile jaune au pseudonyme

Pour comprendre Serge Gainsbourg, il faut remonter à Lucien Ginsburg, né le 2 avril 1928 à Paris. Fils de parents juifs russes ayant fui les pogroms d’Ukraine, il porte l’étoile jaune et se cache pendant la Seconde Guerre mondiale. Cette expérience traumatisante forgera son caractère et laissera une empreinte indélébile sur son œuvre, nourrissant un sentiment d’exclusion, une colère rentrée et une provocation assumée. C’est dans l’après-guerre, après avoir abandonné la peinture, qu’il prend le pseudonyme de Serge Gainsbourg, affirmant que “Lucien est mort à la guerre.”

Ses débuts dans la chanson dans les années 50 sont difficiles. Son style sombre et sophistiqué déroute le public. Mais Gainsbourg est un homme de réinvention. Dans les années 60, il devient le parolier le plus convoité de France, écrivant pour Juliette Gréco, France Gall (avec “Poupée de cire, poupée de son”, Eurovision 1965) , Brigitte Bardot. C’est avec Jane Birkin, sa muse et compagne pendant plus d’une décennie, que sa notoriété explose. Leur duo “Je t’aime moi non plus” en 1969, avec ses gémissements explicites, provoque un tollé et est interdit dans plusieurs pays, mais devient un immense succès international.

Les années 70 consacrent son statut d’icône. Il ose tout : album conceptuel (“Histoire de Melody Nelson”, 1971), reggae (sa version de “La Marseillaise” intitulée “Aux armes et cætera” en 1979, avec les Wailers de Bob Marley, qui lui vaut menaces de mort et insultes) . Il compose sans relâche pour lui et pour d’autres, multipliant les collaborations avec les plus grandes, de Catherine Deneuve à Vanessa Paradis. Son talent est unanimement reconnu, sa capacité à manier la langue française, à détourner les codes, à choquer tout en séduisant, le place à part dans le paysage culturel français.

Le déclin d’une icône : provocations et autodestruction

Derrière le génie musical, se cache un homme en proie à ses démons. Dès les années 70, son addiction à l’alcool et au tabac devient une marque de fabrique. Il boit à la télévision, fume cinq paquets de Gitanes par jour . Ses provocations sont légendaires : en 1986, sur le plateau de “Champs-Élysées”, il déclare de façon outrancière à Whitney Houston “I want to fuck her” . Le scandale est immédiat, mais Gainsbourg n’en a cure, considérant la provocation comme un art.

Ses relations intimes sont tout aussi chaotiques. Sa liaison passionnée mais brève avec Brigitte Bardot, puis son couple mythique mais turbulent avec Jane Birkin, sont marqués par la jalousie et les emportements. Birkin confiera plus tard que l’alcool altérait profondément son comportement, le rendant imprévisible et verbalement violent.  Leur séparation en 1980 est une déchirure publique.

Mais la provocation la plus controversée reste “Lemon Incest”, une chanson interprétée en 1984 en duo avec sa fille Charlotte, alors âgée de 12 ans. La pochette du disque, où il pose allongé avec elle dans un lit, choque la France entière, qui crie à la pédophilie et à l’inceste symbolique. Gainsbourg se défend, parlant d’un “amour absolu, platonique” , mais même des proches, comme Jane Birkin, sont mal à l’aise avec cette œuvre. Charlotte, devenue adulte, la défendra, mais le malaise demeure.

Sur le plan professionnel, ses revers sont cuisants. Son film “Charlotte For Ever” (1980), qu’il écrit et réalise pour sa fille, est démoli par la critique, accusé d’être un “exercice narcissique malsain”. Ses finances sont souvent en péril, malgré son immense succès. La maison de la rue de Verneuil devient le centre d’un univers clos où il s’enferme, entre bouteilles, partitions et cendres de cigarettes.  Un proche le décrira comme une “ruine magnifique” .

Les derniers jours : la solitude et l’effondrement

À la fin des années 80, Serge Gainsbourg n’est plus le même homme. Le flamboyant artiste des décennies précédentes laisse place à une figure fatiguée, presque spectrale. Le regard s’assombrit, la voix devient rauque, douloureuse. Il continue d’apparaître à la télévision, mais n’offre plus que l’image d’un homme qui se consume à petit feu.

Il vit seul dans sa maison du 5 bis rue de Verneuil, transformée en temple et tombeau, envahie de souvenirs, de photos, de livres et de graffitis de fans. L’air y est saturé de fumée. Il ne reçoit presque personne, sauf quelques proches, dont sa fille Charlotte et parfois Jane Birkin. Dans une de ses dernières interviews, il confie : “Je ne dors plus, j’ai peur de la nuit.” Cette phrase résume le sentiment d’effondrement intérieur.

Sa santé est délabrée : insuffisance cardiaque, troubles respiratoires, tension instable. Il est hospitalisé à plusieurs reprises mais refuse souvent les soins, continuant de boire et de fumer comme pour précipiter sa propre fin. “Je suis déjà mort, mais mon corps ne le sait pas encore”, répète-t-il à ses proches.  Ses dernières apparitions publiques sont douloureuses. En 1990, invité sur le plateau de Bernard Pivot, il est incapable de terminer ses phrases, s’affaisse sur sa chaise, les yeux embués. Les journalistes parlent d’un “naufrage en direct” .

Fin 1990, il cesse toute activité. Son dernier projet, un disque inachevé, restera dans les tiroirs. Il ne sort presque plus de chez lui. Le salon devient sa chambre, la table son lit, les vinyles ses compagnons. Un proche dira : “Il flottait dans la maison comme un fantôme déjà détaché du monde.” La presse commence à parler de lui au passé, des rumeurs sur son état de santé circulent.

La fin brutale et l’héritage d’un mythe

Le 2 mars 1991, vers 8 heures du matin, Bambou, sa dernière compagne, découvre Serge Gainsbourg inanimé. Il s’est effondré dans la nuit, victime d’un infarctus massif. Le silence irréel de l’appartement contraste avec l’onde de choc qui se propage dans toute la France. François Mitterrand, alors président, lui rend un hommage inattendu, le qualifiant de “notre Baudelaire, notre Verlaine, un poète de notre temps.”

Devant le 5 bis rue de Verneuil, les fans affluent, transformant la façade en un mausolée improvisé. Charlotte et Jane Birkin, bouleversées, viennent se recueillir. L’enterrement au cimetière du Montparnasse est sobre, mais l’assistance est nombreuse, unie autour de cette figure unique.

À sa mort, Serge Gainsbourg ne laisse pas seulement des chansons. Il lègue un héritage artistique inclassable, une maison transformée en musée, et un débat toujours ouvert. Sa fille Charlotte, héritière de ses biens, s’emploie à préserver sa mémoire. La maison de la rue de Verneuil, restée close pendant des décennies, a enfin ouvert ses portes au public en 2021, attirant des milliers de visiteurs.

Le personnage reste controversé. Ses chansons provocatrices sont-elles toujours acceptables ? Peut-on séparer l’artiste de l’homme ? La France continue de débattre. Jane Birkin, dans ses mémoires, évoque un homme profondément seul, même entouré. Charlotte parle de lui avec tendresse mais aussi lucidité. Gainsbourg est devenu une figure mythique, mais aussi une énigme nationale. Était-il un poète brisé ou un provocateur cynique ? Un génie ou un imposteur ? Peut-être les deux. C’est précisément là que réside le mystère Gainsbourg.