C’est une scène qui restera dans les annales des commissions d’enquête parlementaires. Loin du tumulte habituel des joutes politiques, un silence presque solennel s’est abattu sur les sénateurs. Face à eux, Fabrice Arfi, journaliste d’investigation à Mediapart, n’est pas venu pour livrer une simple opinion. Il est venu pour disséquer un système, pour exposer “la rencontre du pouvoir et de l’argent”. Et pour ce faire, il a commencé par une fable, celle de la grenouille. Une fable qui, bien qu’scientifiquement inexacte, est, selon lui, “philosophiquement passionnante” et résume à elle seule le drame de notre démocratie face à la délinquence financière.

“Si vous mettez une grenouille dans une eau bouillante, elle sort du bocal”, explique-t-il d’une voix posée. “Mais si vous la mettez dans une eau tiède que vous réchauffez petit à petit, elle reste, au risque de sa propre mort, parce qu’elle s’est habituée”. Le message est clair, et il frappe les sénateurs : “Essayons peut-être de ne pas être des grenouilles face à la délinquence financière”. L’audition est lancée. Ce ne sera pas une audition, mais une véritable masterclass sur les mécanismes de la corruption moderne.

Le mal à la racine : L’impunité comme symptôme

Le cœur du problème, selon Arfi, ne réside pas dans la complexité des montages financiers, mais dans un mal bien plus profond et culturel : “le sentiment d’impunité”. Pour illustrer cette impunité devenue norme, il assène l’exemple le plus “fascinant” de la Vème République : l’affaire Cahuzac. “Qu’est-ce qui fait que Jérôme Cahuzac, fraudeur fiscal – il le sait, lui, qu’il a un compte en Suisse – accepte d’être ministre du Budget ?”.

La question est rhétorique mais foudroyante. Elle expose l’impensable : un homme chargé de lutter contre la fraude fiscale était lui-même un fraudeur. Il a accepté car il se sentait intouchable, protégé par un système où la délinquence en col blanc n’est pas perçue comme un véritable crime. Arfi rappelle que ce n’est pas la volonté politique qui a mis fin à ce scandale, mais “l’émoi populaire” provoqué par les révélations de son “petit journal”, après quatre mois d’une “bataille de manau à manau”.

C’est cet émoi, cette colère citoyenne, qui a forcé le pouvoir politique à agir et à créer des outils devenus essentiels : le Parquet National Financier (PNF), l’Office central de lutte contre la corruption (OCLCIFF), et la Haute Autorité pour la Transparence de la Vie Publique (HATVP). Une évolution “indéniable”, précise-t-il, mais qui n’était “pas prévue dans le programme présidentiel”. La leçon est amère : le progrès contre la corruption n’est pas un cadeau du pouvoir, il est arraché par la société civile et une presse indépendante.

Le silence des médias et le contrôle du récit

Mais pourquoi ces affaires n’occupent-elles pas en permanence le débat public ? Pourquoi le public semble-t-il anesthésié, telle la grenouille dans son eau tiède ? La réponse d’Arfi est une critique directe du paysage médiatique français. “Dans un pays où l’essentiel des médias appartient à des capitaines d’industrie qui ont eux-mêmes des problèmes, pour une grande partie, avec la justice financière, peut-être que ça n’aide pas”.

Il dénonce l’argument fallacieux selon lequel “ces affaires sont compliquées”. Non, elles ne le sont pas. Elles sont vitales. Il prend l’exemple de Donald Trump, qui, en arrivant au pouvoir, a immédiatement mis “fin à la transparence sur les bénéficiaires économiques aux États-Unis”, l’un des outils de base pour lutter contre le blanchiment. La corruption n’est pas une anecdote, elle a des conséquences diplomatiques et géopolitiques majeures.

Là où l’analyse de Fabrice Arfi devient chirurgicale, c’est lorsqu’il décrit la stratégie de défense des puissants. “Les mis en cause, par définition, sont des gens puissants. Ils ont des réseaux médiatiques, financiers, politiques”. Et grâce à ces réseaux, ils ont “la capacité d’imposer un narratif dans la conversation publique”.

Il ne s’agit plus de se défendre sur les faits, mais de renverser la table. Arfi cite le cas d’un ancien président (Nicolas Sarkozy) qui, mis en examen, obtient “27 minutes aux 20h de TF1” pour se défendre, puis “45 minutes sur BFM TV” pour une autre mise en examen. Le journaliste souligne qu’il n’est “pas sûr” que ces mêmes chaînes aient consacré autant de temps à “ne serait-ce qu’expliquer” les faits qui lui étaient reprochés.

Le procès de la justice : L’inversion scandaleuse

Cette stratégie de communication atteint son paroxysme dans ce qu’Arfi nomme “un renversement de perspective sidérant, sinon scandaleux”. Les mêmes qui réclament la “tolérance zéro pour la délinquence du quotidien” s’invitent dans les médias, non pas pour répondre de leurs actes, mais pour “faire le procès de la justice”.

Parce que les juges, les policiers, les procureurs “s’attaquent à des formes d’ordre établi”, ils deviennent la cible. L’exemple le plus choquant : cet ancien président (toujours Sarkozy) qui a “comparé la police anticorruption, l’OCliff, à la Stasi est-allemande”. Une comparaison abjecte, publiée dans une tribune au Figaro en 2014, visant à délégitimer l’institution même chargée de l’enquêter.

Le cas de Marine Le Pen est tout aussi emblématique. Arfi note que l’affaire des détournements présumés de 5 millions d’euros d’argent public au Parlement européen “n’a jamais intéressé” les grands médias. Elle n’est devenue un “événement” que lorsque Marine Le Pen elle-même a décidé d’aller au 20h de TF1 pour qualifier les réquisitions du parquet de “scandaleuses”.

Fabrice Arfi : « Le journalisme est un merveilleux instrument  d'intranquilité » | La Péniche

L’inversion est totale. Le sujet n’est plus le détournement présumé de “votre argent, notre argent”, mais la prétendue “République des juges” qui oserait s’attaquer à une responsable politique. “C’est de laisser à croire que les magistrats seraient mus par autre chose que l’envie de faire respecter la loi”, s’indigne Arfi.

Le double standard : La loi est-elle la même pour tous ?

C’est là que la démonstration du journaliste atteint son point culminant. Il pulvérise l’argument de la “justice politique”. “C’est pas les magistrats qui votent la loi !” lance-t-il aux sénateurs. “C’est vous ! C’est le monde politique ! (…) Et quand ils essayent d’appliquer la loi à ce milieu-là, on leur dit ‘Vous êtes des Torquemada, c’est la République des juges’”.

Il expose alors le double standard flagrant qui mine la confiance citoyenne. “Dans toutes les juridictions, il y a des exécutions provisoires avec des interdictions d’exercer pour tous les métiers !”. Un pompier, un policier, un architecte, un commissaire aux comptes qui faute est immédiatement interdit d’exercer. “Mais quand ça touche le monde politique, alors là, ça devient un débat néfaste”.

Face à des sénateurs médusés, Fabrice Arfi a, en une heure, dressé le portrait d’une démocratie malade. Malade de son “sentiment d’impunité”, malade de sa concentration médiatique qui fabrique du silence, et malade de voir ses élites s’essuyer les pieds sur l’institution judiciaire dès lors qu’elle ose faire son travail. S’il y a bien une lutte “populaire” et “grand public”, conclut-il, c’est celle contre la corruption. L’audition s’est achevée, mais l’eau du bocal, elle, continue de chauffer.