C’est un monument, une légende vivante, un phare dans la tempête culturelle française. À 90 ans, Pierre Perret conserve l’œil qui frise, le verbe haut et cette malice gamine qui a bercé des générations. Mais attention, ne vous y trompez pas : derrière le sourire bienveillant de l’ami Pierrot se cache une âme de résistant, un esprit libre qui n’a jamais accepté, et n’acceptera jamais, qu’on lui dicte sa conduite.

Invité récemment sur le plateau de Patrick Simonin pour TV5 Monde, l’auteur des « Jolies Colonies de Vacances » a livré une prestation magistrale, oscillant entre nostalgie poignante et colère froide face à l’état de notre monde. Une interview vérité où l’homme, au crépuscule d’une carrière de 70 ans, refuse de jouer les sages vieillards.

« Les gens n’en peuvent plus d’être pris pour des cons »

 

C’est le cri du cœur qui sous-tend toute son intervention. Si le titre de la vidéo est évocateur, le contenu de l’entretien révèle un Pierre Perret profondément inquiet pour nos libertés. Lui, l’amoureux inconditionnel de la langue verte et de la liberté d’expression, regarde notre époque avec une lucidité tranchante.

“La liberté, il faut s’en servir”, martèle-t-il en évoquant sa chanson hommage aux victimes de Charlie Hebdo. Pour lui, la démocratie et la laïcité sont des trésors fragiles qu’on est “en train de se faire becter”. Il dénonce sans détour les nouveaux censeurs, les “dictats” et cette pression constante qui voudrait lisser la pensée. “Le racisme s’est déplacé”, analyse-t-il avec finesse, pointant du doigt la montée de l’antisémitisme et les nouvelles formes d’intolérance qui gangrènent la société.

Pierre Perret n’est pas là pour faire de la politique de comptoir, mais pour défendre ce qui a guidé toute sa vie : le droit absolu de tout dire, de tout rire, et de ne jamais courber l’échine devant la bêtise ou la méchanceté.

Le Poète Inclassable et Subversif

 

On a souvent voulu l’enfermer dans une case. Chanteur pour enfants ? Amuseur public ? Paillard ? “Je suis un inclassable”, revendique-t-il fièrement. Et pour cause. Qui d’autre aurait pu faire chanter “Le Zizi” à la France entière, du chauffeur de taxi au PDG ?

Il raconte avec délectation comment cette chanson surréaliste, née d’une inspiration “totalement folle”, a fait exploser le standard d’Europe 1 lors de sa première diffusion au journal de 13h ! “Le standard a sauté”, se souvient-il en riant. À une époque où la pudibonderie régnait encore, Perret a osé. Il a osé parler de sexualité avec des mots d’enfant, transformant le tabou en éclats de rire. C’était ça, sa révolution : une révolution de velours, armée d’humour et de tendresse.

Mais la subversion chez Perret, c’est aussi la gravité. C’est Lili, cet hymne antiraciste qui n’a pas pris une ride et que les salles continuent de chanter par cœur, parfois sans lui, comme une prière laïque. C’est La femme grillagée, où il prend la défense des femmes opprimées par l’obscurantisme religieux, quitte à recevoir des lettres de menaces. “Je m’en fous”, dit-il. “Chaque fois que j’ai eu envie de parler de quelque chose, je l’ai fait.”

L’Ombre de Brassens et la Peur de “Blanche”

 

L’émotion affleure lorsqu’il évoque ses débuts. Le fils des tenanciers du “Café du Pont” à Castelsarrasin, qui a tout appris en écoutant les clients accoudés au zinc, n’était pas prédestiné à la lumière. C’est une rencontre, celle de Georges Brassens, qui va tout changer. “Pourquoi tu chantes pas toi, Pierrot ?”, lui lancera Pupchen, la compagne du grand Georges.

Pourtant, même les plus grands ont leurs failles. Pierre Perret confie une anecdote incroyable sur sa chanson Blanche, un texte audacieux, charnel, loin de ses gaudrioles habituelles. Il avait peur. Peur que le public ne le suive pas, peur qu’on “s’esclaffe”. C’est Charles Aznavour, lors d’une tournée, qui le poussera dans ses retranchements : “Tu es fou, tu vas la chanter !”

Le soir de la première à l’Olympia, deux spectatrices gloussent au premier rang. Perret se glace. Mais il continue. Et la salle finit par crouler sous les applaudissements. Ce jour-là, le clown a prouvé qu’il était un immense poète de l’amour.

La Tendresse comme Arme Absolue

 

Au-delà des combats et des rires, ce qui reste, c’est cette humanité débordante. Pierre Perret révèle l’origine poignante de “Mon p’tit loup”. Non, ce n’est pas juste une berceuse. C’est une chanson de “consolation” pour les femmes violées, pour les enfants brisés, pour ceux qui ont croisé la route d’un “salopard”. En laissant le destinataire “vague”, il a permis à des millions de blessés de la vie de s’approprier ces mots pour panser leurs plaies.

C’est peut-être là le secret de sa longévité : cette capacité à transformer la boue en or, la douleur en mélodie.

“Le Bonheur, c’est pour Demain”

 

Alors, quel bilan après 70 ans de carrière ? De la nostalgie ? Un peu. Des regrets ? Aucun. Pierre Perret reste un optimiste forcené. “Sinon j’écrirais plus depuis longtemps”, sourit-il. Pour lui, le bonheur réside dans les choses simples : choisir ses mots comme on choisit ses légumes au marché, avec amour et exigence.

En quittant le plateau, on a le sentiment d’avoir croisé un sage qui ne se prend pas au sérieux. Un homme qui nous rappelle que face à la bêtise, au fanatisme et à la tristesse, nous avons deux armes redoutables : le rire et la poésie. Et tant que Pierre Perret sera là pour nous les brandir sous le nez, nous aurons encore de l’espoir.

Merci, Monsieur Perret. Merci de ne jamais avoir fermé votre “grande gueule” pleine de talent.