Le 6 mars 2010, un homme s’écroule à Chalon-sur-Saône, à peine sorti de table. Il vient de participer à un dîner dans le cadre de la tournée “Âge tendre et tête de bois”. L’homme est victime d’une crise cardiaque foudroyante . Il ne se relèvera jamais. Cet homme, c’est Patrick Topaloff. Pour beaucoup, ce nom évoque instantanément l’insouciance des années 70, les rires gras, les parodies cultes et un refrain entêtant : “J’ai bien mangé, j’ai bien bu…”. La mort de l’amuseur public, juste après un repas, sonne comme une dernière ironie tragique. Mais derrière cette fin brutale se cache une histoire bien plus sombre, une descente aux enfers que peu de ses fans pouvaient imaginer : celle d’un homme qui a tout eu – la gloire, l’argent, l’amitié des plus grands – avant de tout perdre – sa fortune, sa maison, et même sa dignité, derrière les barreaux de la prison.

L’histoire de Patrick Topaloff est celle d’une époque révolue, celle des “années 70”, qu’il résumait si bien : “une époque où l’on ne se prenait pas la tête et où l’on savait encore rire de tout et surtout de soi-même” . C’est dans ce climat d’insouciance post-68 que ce fils de réfugiés (père géorgien, mère corse) fait ses armes. Après des débuts à la radio dans les années 60 , il trouve sa véritable vocation : la chanson comique.

Son plus grand tube, “J’ai bien mangé, j’ai bien bu” , devient un hymne populaire, un de ces airs que tout le monde connaît sans même savoir qui le chante. Il est l’archétype de l’animateur-chanteur, le “gentil rigolo” du showbiz. Sa bonhomie lui ouvre les portes les plus prestigieuses. Il fait les premières parties de Cloclo , la star absolue de l’époque. Il est partout.

Puis vient l’apogée. En 1978, la folie Grease déferle sur le monde. Topaloff, avec son ami de toujours, le comédien Sim, décide d’en faire une parodie. Topaloff se glisse dans le blouson de cuir de Travolta, tandis que Sim, inoubliable, enfile une perruque blonde pour jouer Olivia Newton-John . Leur “Où est ma ch’mise grise ?” est un triomphe absolu. Le 45 tours s’arrache à plus d’1,5 million d’exemplaires . C’est le sommet de sa carrière. Patrick Topaloff est riche, célèbre, et aimé. Il est l’incarnation d’une France qui veut s’amuser.

Mais dans le monde du spectacle, le vent tourne vite . Et pour Topaloff, la chute sera aussi rapide et spectaculaire que son ascension. Le premier coupable, c’est l’argent. Le transcript de sa vie mentionne une “mauvaise gestion” . Comme beaucoup d’artistes de sa génération, l’argent rentre à flots, mais il est mal géré, dépensé sans compter, sans penser au lendemain. Sa notoriété commence doucement à s’effriter . Les années 80 arrivent avec d’autres sons, d’autres visages. Le comique troupier de Topaloff devient démodé.

C’est alors que le piège se referme. Un piège financier et judiciaire. Une pension alimentaire, indexée sur les revenus colossaux qu’il touchait au sommet de sa gloire, continue de courir . Mais Topaloff ne gagne plus ces sommes. Le mécanisme implacable de la justice l’achève. Les dettes s’accumulent. La star n’est plus “bankable”.

La descente devient alors une dégringolade. Le mot est terrible, à peine croyable : “sans le sous” . L’homme qui faisait rire des millions de Français n’a “même plus un toit pour se mettre à l’abri” . L’impensable se produit. Patrick Topaloff, l’idole des Carpentier, la star de Maritie et Gilbert, se retrouve à la rue. Il trouve pour “seul refuge un coin de trottoir” . On peine à imaginer la scène. L’homme de “J’ai bien mangé” cherchant de quoi survivre, dormant dehors, invisible aux yeux des passants qui, peut-être, fredonnaient encore ses chansons.

Le cauchemar n’est pas terminé. L’humiliation suprême reste à venir. En 1995, la justice le rattrape pour de bon. L’affaire de la pension alimentaire non payée , devenue une ardoise abyssale, le conduit devant les tribunaux. Le verdict tombe, brutal : condamnation pour “abandon de famille” . Ce n’est plus une affaire civile, c’est une affaire pénale. Il est condamné à six mois de prison ferme.

Patrick Topaloff est incarcéré. Il purgera quatre mois derrière les barreaux de la prison de Fleury-Mérogis . L’analyse vidéo est sans appel : il y est traité “comme un vulgaire gangster” . Pour l’homme qu’il était, pour l’amuseur public, le choc est total. C’est la destruction de son image, de son honneur. C’est une souillure indélébile. Le transcript est formel : “il ne s’en remettra jamais” . Comment le pourrait-il ? Il a touché le fond absolu.

Pourtant, l’homme ne lâche pas. “Sans jamais avoir lâché l’espoir” , il tente de remonter la pente. En 1995, la même année que sa condamnation, il remonte sur scène avec une pièce de théâtre, “Chéry noir” . Il rame. Il essaie de survivre.

La véritable rédemption, ou du moins un semblant de paix, viendra bien plus tard. En 2007, un vent de nostalgie souffle sur la France. La tournée “Âge tendre et tête de bois” , qui ressuscite les idoles des années 60 et 70, lui tend la main. C’est une planche de salut. Sur scène, il retrouve ce qu’il avait perdu : un public. Un public qui ne l’a pas oublié, qui est resté “fidèle” et qui est “content de le voir” . Pour Topaloff, ces applaudissements sont une bouffée d’oxygène. L’homme brisé retrouve un peu de sa superbe. Le contact avec ses fans “lui fait énormément de bien” .

Pendant trois ans, il va sillonner la France avec cette troupe de “survivants” de l’âge d’or. Il refait son métier, il amuse, il chante. Il est à nouveau Patrick Topaloff.

Mais le corps, lui, n’a pas oublié. Le cœur, surtout. Le narrateur de sa vie pose la question fatale : ces années de galère, de stress intense, de misère et d’humiliation, n’ont-elles pas laissé des traces indélébiles ?  Le “cœur n’ayant pas supporté ces années de misère qui l’ont conduit même en prison” . La crise cardiaque qui le foudroie ce 6 mars 2010 n’est pas un accident. C’est l’épilogue logique d’une vie de hauts extrêmes et de bas terrifiants.

La mort de Patrick Topaloff clôt tragiquement l’histoire d’un homme qui, plus que tout autre, incarnait la joie de vivre d’une époque. Il était le symbole d’une France qui riait de tout, mais sa propre vie fut un drame que personne n’aurait pu écrire. Il a payé au prix fort sa mauvaise gestion, mais aussi, peut-être, son incapacité à s’adapter à un monde devenu plus dur, moins tendre. L’homme de “J’ai bien mangé, j’ai bien bu” est mort, le cœur usé par les années où il n’avait ni à manger, ni à boire, ni même un toit.