C’est une scène de télévision comme on en voit rarement. Un moment de rupture, où le vernis du divertissement craque soudainement pour laisser place à une réalité brute, froide et implacable. Sur un plateau télévisé à l’ambiance matinale habituellement légère, l’ingénieur et spécialiste du climat Jean-Marc Jancovici a jeté un froid polaire en répondant à la question que personne n’ose vraiment poser : sommes-nous trop nombreux sur Terre ?

Ce matin-là, l’atmosphère était pourtant à la détente. Entre deux blagues et des rires étouffés, le sujet de la démographie s’est invité sur la table. Une question, presque lancée comme un défi par le journaliste, a suffi à faire basculer l’émission dans une tout autre dimension : « On sera bientôt 10 milliards d’êtres humains sur Terre. Est-ce qu’à un moment ou à un autre, il faudra se poser la question de la limitation des naissances ? »

Autour de la table, les réactions sont d’abord épidermiques, presque défensives. « Moi je veux faire l’amour ! » s’exclame un chroniqueur, tentant de désamorcer la gravité du sujet par l’humour. « Des enfants c’est merveilleux », renchérit un autre. C’est le réflexe humain par excellence : face à l’angoisse existentielle, nous nous réfugions dans l’émotion positive, dans la célébration de la vie. Mais en face, Jean-Marc Jancovici ne rit pas. Il ne sourit pas. Avec le calme olympien qui caractérise ceux qui ont passé leur vie à étudier les chiffres et les lois de la physique, il s’apprête à livrer une réponse qui va scotcher l’audience.

Le Mur de la Réalité Physique

Jean-Marc Jancovici, créateur du Shift Project et auteur à succès (notamment de la BD Le Monde sans fin), n’est pas là pour faire plaisir ou pour rassurer. Il est là pour rappeler les règles du jeu imposées par notre écosystème. Sa réponse fuse, précise et chirurgicale : « La nature n’acceptera pas, la planète Terre n’acceptera pas qu’on ait 10 milliards d’habitants sur Terre ad vitam æternam vivant comme aujourd’hui. »

Cette phrase, prononcée sans aucune agressivité mais avec une fermeté absolue, balaye d’un revers de main les espoirs d’une croissance infinie. Pour l’ingénieur, le débat moral sur “le droit d’avoir des enfants” est caduc face aux contraintes physiques. Ce n’est pas une question d’idéologie, c’est une question de comptabilité planétaire. Il rappelle un fait scientifique désormais établi : nous avons déjà dépassé six des neuf limites planétaires. Ces limites, qui incluent le changement climatique, l’effondrement de la biodiversité ou encore la perturbation des cycles de l’eau, sont les garde-fous qui garantissent l’habitabilité de la Terre. Les franchir, c’est entrer en zone inconnue et dangereuse.

L’argument de Jancovici est simple mais dévastateur : on ne peut pas négocier avec la physique. Si nous continuons à vivre “comme aujourd’hui” — c’est-à-dire avec nos niveaux de consommation d’énergie et de ressources actuels — multiplier la population est tout simplement impossible. Le gâteau n’est pas extensible, et nous en avons déjà mangé plus que la part raisonnable.

Les Deux Voies de la Régulation : Choisir ou Subir ?

 

C’est ici que le discours de Jancovici devient véritablement glaçant pour le grand public. Une fois le constat posé, il n’y a pas trente-six solutions. « La seule question, c’est comment va se faire la régulation ? » demande-t-il. Il expose alors une alternative binaire, brutale, qui ne laisse aucune place à l’échappatoire.

La première option est celle de la gestion volontaire. C’est le scénario où l’humanité, dans un élan de lucidité collective, décide de s’organiser pour “gérer au moins mal” la situation. Cela impliquerait des choix drastiques, une sobriété choisie, peut-être des politiques démographiques ou une réduction massive de notre train de vie. C’est la voie de la sagesse, mais elle demande un courage politique et sociétal que nous semblons peiner à trouver.

La seconde option, celle qui se produira par défaut si nous ne faisons rien, est celle de la régulation naturelle. Et les mots employés par Jancovici à cet instant ont l’effet d’une douche froide sur le plateau : « Ça se fera de manière spontanée par des pandémies, des famines et des conflits. »

Pandémies. Famines. Conflits. Le triptyque de l’apocalypse. Ce ne sont pas des menaces en l’air, mais les mécanismes biologiques et historiques classiques de régulation de toute population animale qui dépasse la capacité de charge de son environnement. Jancovici nous rappelle ici que l’Homme, malgré sa technologie et son orgueil, reste une espèce soumise aux lois du vivant. Quand il y a trop d’individus pour trop peu de ressources, la nature “tranche” via la maladie ou la faim, et les hommes “tranchent” via la guerre pour s’accaparer ce qu’il reste.

« Ce n'était pas vraiment le cœur du problème » : Jean-Marc Jancovici déçu  de son interview sur BFMTV - Soirmag

Un Silence qui en Dit Long

 

La vidéo capture parfaitement l’instant de flottement qui suit cette déclaration. « Et voilà comment on plombe l’ambiance d’un plateau télé en 30 secondes », note avec justesse la voix off. Les visages se figent. Le rire n’est plus une option. Jancovici vient de faire entrer le loup dans la bergerie : la peur de la mort et de l’effondrement, au beau milieu d’une émission de divertissement.

Ce malaise est symptomatique de notre époque. Nous vivons dans une dissonance cognitive permanente. D’un côté, nous savons. Les rapports du GIEC s’empilent, les catastrophes climatiques se multiplient. De l’autre, nous continuons à vouloir croire que “le génie humain trouvera une solution”, que la technologie nous sauvera, ou que nous pourrons continuer à croître indéfiniment.

En incarnant la figure du rabat-joie, du “prophète de malheur” comme certains aiment le qualifier, Jean-Marc Jancovici joue un rôle social indispensable. Il est celui qui refuse de nous bercer d’illusions. Il nous traite en adultes capables d’entendre la vérité, aussi dure soit-elle. Son intervention nous force à sortir du déni.

Au-delà du Choc : Un Appel à l’Action ?

Il serait pourtant réducteur de ne voir en Jancovici qu’un annonciateur de catastrophe. Si son constat est sombre, c’est précisément pour nous inciter à choisir la première option : celle de la gestion raisonnée. Dire que la régulation par la famine ou la guerre est une possibilité n’est pas un souhait, c’est un avertissement. C’est une manière de dire : “Regardez ce qui nous attend si nous continuons à fermer les yeux. Maintenant, bougeons-nous pour éviter ça.”

Cette séquence, devenue virale, est bien plus qu’un simple clash télévisuel. C’est un miroir tendu à notre société de consommation. Elle nous interroge sur notre définition du bonheur, sur notre rapport au futur et sur ce que nous sommes prêts à sacrifier pour que nos enfants n’aient pas à connaître la régulation par le chaos.

Alors, Jean-Marc Jancovici a-t-il eu tort de “jeter un froid” ? Dans un monde qui brûle, le froid de la lucidité est peut-être la seule chose qui puisse encore nous réveiller. Mieux vaut une vérité qui dérange qu’un mensonge qui rassure, surtout quand l’enjeu n’est rien de moins que la survie de notre civilisation. La question reste ouverte : aurons-nous le courage de choisir, ou laisserons-nous la nature décider pour nous ?