L’arène politique française n’est jamais avare en controverses, mais certaines sortent du lot par leur caractère “lunaire”. Il y a des moments où le débat quitte l’hémicycle pour s’aventurer sur des terrains inattendus, transformant un accessoire anodin en une affaire d’État. Bienvenue dans “l’affaire Tinky Winky”, un épisode politique aussi absurde que révélateur, où l’arme du crime était une robe à fleurs, et le principal suspect, Jordan Bardella.

Nous sommes en 2019. Sibeth Ndiaye, alors porte-parole du gouvernement, assiste à la traditionnelle cérémonie du 14 juillet. Elle porte une robe colorée, à fleurs, un style vif qui détonne avec l’austérité habituelle des costumes sombres et des tailleurs gris. Pour la plupart, ce n’est qu’un détail vestimentaire. Mais pour Jordan Bardella, alors numéro deux du Rassemblement National, c’est une provocation, un manque de “tenue”.

Invité sur un plateau de télévision pour débriefer de l’événement, ce qui aurait pu être une simple remarque sur le protocole s’est transformé en l’un des dérapages les plus mémorables de la Vème République. Interrogé sur la tenue de Madame Ndiaye, Jordan Bardella ne mâche pas ses mots. Il critique un manque de respect pour l’occasion solennelle : “Quand on arrive dans une cérémonie officielle comme celle du 14 juillet où on célèbre nos armées, on célèbre le sacrifice de nos soldats, eh bien on a un peu de tenue.”

Jusque-là, la critique reste dans le champ (déjà glissant) du “dress code”. Mais c’est la comparaison qui va suivre qui va faire basculer l’échange dans le surréalisme. Cherchant un moyen de ridiculiser la tenue, il lâche la référence que personne, absolument personne, n’attendait : “On s’habille pas comme Tinky Winky !”

La comparaison avec le célèbre personnage violet des Teletubbies, émission pour enfants en bas âge, est conçue pour infantiliser et humilier. Elle fait immédiatement le tour des réseaux sociaux. La “Fashion Police”, comme le moque la vidéo source , venait de frapper. Mais le véritable fond de l’attaque n’était pas encore révélé. Le vêtement n’était qu’un prétexte.

Du “Tinky Winky” au “devoir d’assimilation”

Le véritable dérapage, le plus lourd de sens, n’est pas la référence au personnage de fiction. C’est ce qui vient ensuite. Poussé par les journalistes, Bardella va lier son indignation vestimentaire à l’origine de la porte-parole.

“D’autant plus,” ajoute-t-il, “pardon mais d’autant plus quand on a acquis la nationalité française il y a 3 ans.”

Le silence qui suit cette phrase est assourdissant. En un instant, le débat n’est plus une question de tissu ou de couleur. C’est un procès en “francité”. Jordan Bardella vient d’établir ce que la vidéo satirique appelle “le code vestimentaire des nouveaux français” . Sibeth Ndiaye, née au Sénégal et naturalisée française en 2016, est renvoyée à sa condition de “nouvelle Française”.

Ce sous-entendu est ensuite explicité sans la moindre ambiguïté. Bardella assume : “Oui, ben oui ! […] Je pense que lorsqu’on acquiert la nationalité française, lorsque la France nous offre peut-être ce qu’il y a de plus beau, à savoir sa citoyenneté, eh bien on a un devoir d’exemple.”

La théorie est sidérante : il y aurait donc deux catégories de citoyens. Les Français de longue date, qui peuvent se permettre une certaine excentricité, et les nouveaux, qui devraient être “plus exemplaires que les autres”, comme s’ils étaient en permanence en période d’essai, sous la surveillance d’une police du bon goût et des bonnes mœurs.

C’est là que la critique de la “robe à fleurs”  révèle sa véritable nature. Ce n’est pas le vêtement qui est visé, c’est la personne qui le porte. C’est une attaque contre une femme, une femme noire, une femme naturalisée, qui ose briser les codes de l’élite politique traditionnelle. Comme le demande la journaliste dans l’extrait, pourquoi elle ? “Est-ce qu’on a le même regard très critique sur la tenue des autres femmes du gouvernement ?”  La question rhétorique souligne le “deux poids, deux mesures” évident.

“Devenez ce que nous sommes”

Cette polémique est le symptôme d’une fracture idéologique profonde en France. Bardella l’a lui-même résumée par une formule choc : “C’est pas ‘venez comme vous êtes’, c’est ‘devenez ce que nous sommes’.”

Cette phrase oppose deux visions de la France. D’un côté, une vision d’intégration, où la République accueille des individus de divers horizons qui contribuent à la nation tout en gardant une part de leur identité. De l’autre, une vision d’assimilation, où l’individu doit effacer ses particularités pour se fondre dans un moule préétabli, un moule qui, selon Bardella, inclut manifestement un code vestimentaire strict, dénué de toute “excentricité” .

En attaquant Sibeth Ndiaye sur sa robe, Jordan Bardella ne faisait pas une critique de mode. Il menait une bataille culturelle. Il signifiait que cette France-là, diverse, colorée, décomplexée, n’était pas la “vraie” France. La “vraie” France, c’est celle du respect des traditions, de l’uniformité, où l’on rend hommage aux soldats dans une tenue sobre, quasi militaire.

Le tollé fut immédiat. La classe politique, y compris des adversaires de Sibeth Ndiaye, s’est insurgée contre des propos jugés sexistes et racistes. On ne reprocherait jamais à un homme son choix de cravate avec une telle véhémence, et encore moins en liant cela à ses origines.

L’”affaire Tinky Winky”  est devenue un cas d’école. Elle a montré comment, sous le vernis d’une simple remarque sur la “tenue” , se cache une idéologie de la suspicion. Une idéologie où la citoyenneté est conditionnelle, où l’allégeance doit être prouvée en permanence, et où une robe à fleurs peut être interprétée comme un acte de défiance envers la nation.

La vidéo “La loupe politique” analyse cet épisode avec une ironie mordante, parlant d’une “analyse géopolitique de classe mondiale”  pour qualifier la sortie sur Tinky Winky. Cette satire est nécessaire, car elle utilise l’humour pour désarmer le venin de l’attaque. Elle expose le ridicule de la situation : un leader politique de premier plan, comparant une ministre à un personnage de Teletubbies pour invalider sa légitimité.

Finalement, que reste-t-il de cette histoire ? Une robe, symbole malgré elle d’une France qui change. Et une phrase, “on s’habille pas comme Tinky Winky”, qui restera dans les annales comme le parfait exemple d’un dérapage où la critique politique s’est perdue dans les méandres de l’absurdité et de la discrimination. L’affaire est peut-être classée , mais elle a durablement marqué les esprits sur la fragilité du débat public.