Le 4 janvier 2021 restera comme une date de rupture dans l’histoire intellectuelle et politique française. En l’espace de quelques heures, Olivier Duhamel, professeur émérite, constitutionnaliste de renom et figure incontournable des plateaux de télévision, est passé du statut de « commandeur » de la République à celui de paria absolu. Ce n’est pas une enquête journalistique classique qui a provoqué ce séisme, mais la plume d’une femme, Camille Kouchner, brisant un silence de trois décennies dans un ouvrage au titre évocateur : La Familia Grande.

L’ascension d’un homme intouchable

Olivier Duhamel n’était pas n’importe qui. Fils de ministre, héritier d’une lignée où le pouvoir et l’esprit se côtoient naturellement, il a gravi tous les échelons de la reconnaissance sociale. Professeur agrégé de droit, il a marqué des générations d’étudiants à Sciences Po Paris par son éloquence et sa rigueur. Député européen, conseiller de l’ombre des plus grands chefs d’État, de François Hollande à Emmanuel Macron, il incarnait cette « intelligencia » parisienne capable de décrypter la Constitution le matin et de dîner avec les puissants le soir.

En 2016, il accédait au sommet en prenant la présidence de la Fondation nationale des sciences politiques (FNSP). À 66 ans, il semblait intouchable, protégé par un vernis de respectabilité que rien ne semblait pouvoir écailler. Mais derrière les sourires médiatiques et les honneurs accumulés, une ombre plane depuis 1988. Un secret de famille qui allait finir par tout emporter sur son passage.

L’onde de choc de « La Familia Grande »

Le récit de Camille Kouchner est une déflagration. Dans son livre, elle accuse son beau-père, Olivier Duhamel, d’avoir abusé sexuellement de son frère jumeau, qu’elle appelle « Victor », alors qu’ils étaient adolescents. Les faits se seraient déroulés à la fin des années 80, dans le cadre feutré d’une famille recomposée ultra-privilégiée. Duhamel partageait alors la vie d’Évelyne Pisier, intellectuelle brillante et ancienne compagne de Bernard Kouchner.

Ce qui choque au-delà de l’acte lui-même, c’est la description de ce milieu progressiste et libéré qui, paradoxalement, a instauré une omerta totale pour protéger le patriarche. Camille Kouchner décrit avec une précision chirurgicale le poids de la loyauté familiale et la peur de briser l’équilibre apparent d’un clan qui se pensait au-dessus des lois communes.

Un système de silence institutionnel

L’affaire Duhamel ne s’arrête pas aux murs de la maison familiale. Elle a révélé les failles béantes de l’entre-soi parisien. Très vite, la question se pose : qui savait ? Les révélations s’enchaînent et éclaboussent les institutions les plus prestigieuses. Frédéric Mion, alors directeur de Sciences Po, admet avoir été alerté dès 2018 des rumeurs d’inceste pesant sur Duhamel. Pourtant, aucune mesure n’avait été prise à l’époque, illustrant ce que beaucoup appellent aujourd’hui la « protection de caste ». Face au tollé général et à l’indignation des étudiants, Frédéric Mion sera contraint à la démission, tout comme Olivier Duhamel qui se retirera de toutes ses fonctions dès les premières heures du scandale.

Ce mutisme des institutions souligne une réalité amère : dans certains cercles, la préservation d’une réputation ou d’un réseau passe avant la protection des victimes. Le confort des liens et des privilèges l’a emporté sur le courage moral pendant plus de trente ans.

Olivier Duhamel — Wikipédia

L’impunité judiciaire et la justice de l’opinion

Le drame atteint son paroxysme lorsque la justice entre en scène. Malgré la gravité des accusations et l’écho national de l’affaire, le verdict tombe : les faits sont prescrits. En raison des délais légaux en vigueur au moment des faits, aucune condamnation pénale ne peut être prononcée contre Olivier Duhamel. Pour les victimes et pour l’opinion publique, c’est une double peine. L’impunité légale vient s’ajouter à la souffrance des années de silence.

Toutefois, si la justice des tribunaux s’est tue, celle de l’opinion a été sans appel. Olivier Duhamel est devenu un homme invisible, effacé des bibliothèques, des archives télévisuelles et de la vie publique. Son silence persistant, interprété par beaucoup comme un aveu, n’a jamais été rompu par des excuses ou des remords publics.

Un héritage de douleur et de libération

Au-delà de la chute d’un homme, cette affaire a profondément transformé la société française. Le courage de Camille Kouchner a libéré une parole jusque-là étouffée sur le sujet de l’inceste. Elle a mis en lumière l’indicible, prouvant que même dans les familles les plus éclairées, la vérité peut être sacrifiée sur l’autel des apparences.

Aujourd’hui, il ne reste que des ruines de l’empire intellectuel de Duhamel. Mais pour Camille et son frère, le livre a permis une forme de paix retrouvée, une réappropriation d’une mémoire blessée. L’affaire Olivier Duhamel restera comme une balafre indélébile sur le visage des élites françaises, un rappel brutal que le prestige ne peut plus servir de bouclier à l’inacceptable. Elle est un appel à ne plus jamais se taire, pour que plus aucune « Familia Grande » ne puisse masquer l’horreur par le silence.

Camille Kouchner : « Ce livre vise à déconstruire les structures de pouvoir  au sein de la famille »