L’éclat des projecteurs et l’ombre de la solitude

Nicole Croisille est née le 9 octobre 1936 à Neuilly-sur-Seine, dans cette banlieue cossue aux portes de Paris. Fille unique d’un ingénieur et d’une mère pianiste amateur, Nicole grandit dans un univers baigné de jazz américain et des mélodies de Maurice Chevalier. Pour elle, la musique n’était pas un simple divertissement, mais une nécessité vitale, une respiration plus naturelle que l’air lui-même. Dès l’adolescence, sa voix profonde et instinctive laissait déjà transparaître une maturité qui fascinait son entourage.

Son entrée dans le monde professionnel se fit presque par effraction dans un cabaret de Saint-Germain-des-Prés, alors qu’elle n’avait pas encore vingt ans. Remarquée par un directeur artistique en quête d’une interprète pour Michel Legrand, elle entame une ascension fulgurante. Mais c’est l’année 1966 qui marquera le tournant éternel de sa carrière. Claude Lelouch, jeune réalisateur, cherche une voix pour son film “Un homme et une femme”. En écoutant la démo de Nicole Croisille et Pierre Barouh, il s’arrête net. Ce thème, le célèbre “Chabada-bada”, allait décrocher la Palme d’Or à Cannes et l’Oscar de la meilleure chanson, devenant l’hymne universel de l’amour naissant.

Une femme secrète derrière l’icône

Pourtant, malgré une célébrité mondiale, Nicole Croisille est restée une femme de mystère. Fuyant les interviews trop intimes, elle préférait laisser la musique s’exprimer à sa place. Toujours vêtue d’une élégance sobre, souvent un col roulé noir et le regard perdu au-delà du dernier rang, elle chantait comme on prie, avec une intensité intérieure qui faisait frissonner les salles les plus prestigieuses, de l’Olympia au festival de jazz de Juan-les-Pins.

Sa carrière fut un tour de force : jazz, chanson française, comédie musicale. Elle fut la première à adapter les standards de Broadway comme “My Fair Lady” ou “West Side Story” avec une sensibilité proprement française. Catherine Deneuve elle-même vint la féliciter après une représentation des “Parapluies de Cherbourg”, confiant qu’elle avait trouvé dans la voix de Nicole une émotion qu’elle n’avait pu totalement exprimer à l’écran.

Cependant, la gloire a ses revers. Dans les années 80, face à une industrie musicale devenue plus synthétique, Nicole choisit de rester fidèle à l’acoustique. Les médias la classèrent prématurément parmi les gloires du passé. Elle s’en amusa avec philosophie, continuant de chanter pour un public fidèle qui venait pour la vérité d’une voix plutôt que pour le spectacle.

Antoine : La passion absolue et le drame d’une vie

C’est dans cette période de maturité qu’elle vécut l’amour le plus intense de son existence. Il s’appelait Antoine, un compositeur talentueux mais tourmenté. Pendant quinze ans, ils vécurent une passion totale, faite de nuits blanches à composer, de voyages improvisés et de réconciliations passionnées.

Antoine écrivait pour elle des mélodies que seule sa voix pouvait porter. Il disait qu’elle seule comprenait ses fêlures. Ils parlèrent souvent de mariage, mais Nicole, marquée par le divorce douloureux de ses parents, hésitait toujours. Puis, le destin frappa brutalement. Un soir d’hiver, dans leur appartement de la rue de Seine, Antoine fit une crise cardiaque. Il mourut dans ses bras, avant l’arrivée des secours. Nicole avait 45 ans.

Anéantie, elle se retira de la scène pendant deux ans, recluse dans sa maison de Provence avec ses disques pour seuls compagnons. C’est de cette douleur qu’est né “Parole de femme”, l’album le plus personnel de sa carrière. Le public pleura en écoutant “Téléphone-moi”, ce cri déchirant adressé à l’être disparu.

La sérénité d’une voix éternelle

Lorsqu’elle revint sur scène dans les années 90, Nicole Croisille n’avait plus besoin de séduire. Sa voix, plus grave et plus rugueuse, était devenue comme un grand vin. Elle interprétait les textes de Barbara, Brel ou Ferré avec une sincérité désarmante.

Aujourd’hui, à 89 ans, Nicole vit toujours dans sa Provence, entourée de livres et de photographies jaunies. Elle ne chante plus en public, mais le soir, on entend parfois son piano résonner. Sa plus grande douleur n’est plus la perte d’Antoine, mais la solitude qui s’installe, alors que ses amis de toujours s’en vont un à un. En 2022, elle confiait qu’il lui manquait surtout “les rires dans les couloirs après le spectacle”, ce sentiment d’être vivants, ensemble.

L’aveu final : Une vie offerte à l’art

Nicole Croisille ne s’est jamais mariée, n’a jamais eu d’enfant. Sur sa table de nuit, une photo d’Antoine trône toujours. Chaque soir, elle lui dit bonne nuit avant d’éteindre la lumière. Interrogée sur son parcours, elle répond avec une pointe de mélancolie : “Je me suis mariée avec la musique. C’est un époux parfois cruel, mais il ne m’a jamais trahie.”

Elle n’est pas une femme brisée, mais une femme accomplie qui continue de conseiller les jeunes chanteuses, leur répétant sans cesse : “Chante comme si c’était la dernière fois”. La vie de Nicole Croisille restera comme une longue histoire d’amour avec le chant, ponctuée de joies immenses et de chagrins profonds. Dans le grand théâtre du temps, elle demeure cette silhouette debout sous les projecteurs, offrant au monde la part la plus secrète de son âme. Et quand viendra le dernier rideau, on murmurera sans doute encore “Chabada-bada”, car certaines voix ne meurent jamais : elles deviennent éternelles.