Dans le paysage médiatique français, rares sont les moments où l’actualité la plus brûlante se frotte avec autant de brio à l’absurdité comique. Ce matin, sur les ondes de RMC, Nicolas Canteloup a offert aux auditeurs de la matinale une séquence d’anthologie dans sa chronique “Face à Canteloup”. Avec une verve incisive et un talent d’imitateur au sommet, l’humoriste a revisité la crise des éleveurs, la transformant en une fresque burlesque où se croisent un Jean Castex obsédé par le sanitaire, un Pascal Praud dépassé par ses propres grilles de lecture et des agriculteurs devenus stars des réseaux sociaux. Retour détaillé sur huit minutes de rire salvateur qui, sous couvert de farce, appuient là où ça fait mal.

Le Retour “Puissant et Solennel” de Jean Castex

Dès les premières secondes, le ton est donné. Alors que la France agricole s’inquiète d’une épidémie touchant les vaches, Canteloup convoque le fantôme du “Monsieur Déconfinement” de la République : Jean Castex. L’imitation est saisissante. On retrouve le timbre rocailleux, le débit précipité et cette manie d’ajouter des adverbes comme “puissamment” ou “solennellement” pour masquer le vide ou l’absurde.

La trouvaille géniale du sketch réside dans le parallèle audacieux – et hilarant – entre la crise sanitaire de la COVID-19, qui a traumatisé (et lassé) les Français, et la nouvelle épidémie bovine. Castex, fidèle à sa logique technocratique, propose d’appliquer aux vaches les mêmes recettes qui ont fait “le succès” de sa gestion humaine. “Il faut que les vaches saines puissent remplir des formulaires d’auto-attestation de sortie pour aller gambader,” assène-t-il avec un sérieux papal. L’image mentale est irrésistible : des troupeaux munis de stylos, calculant leur périmètre d’un kilomètre autorisé.

Mais l’humoriste pousse le bouchon encore plus loin dans la satire de l’infantilisation. “Je ne suis pas déconnecté de la vie réelle,” proteste le faux Castex avant de suggérer l’utilisation de l’application “TousAntiCovid” pour le bétail. La critique est acerbe : elle vise cette administration capable de dupliquer des procédures inapplicables sans jamais questionner leur bon sens. Le clou du spectacle arrive avec la proposition de fabriquer des masques pour vaches avec “des restes de slip d’agriculteur de l’Amour est dans le pré”. Ici, Canteloup mélange habilement les univers, télescopant la gravité de la politique sanitaire avec la trivialité de la télé-réalité, soulignant au passage la débrouille permanente demandée aux citoyens (et maintenant aux animaux). “Il faut que les vaches se responsabilisent”, conclut-il. Une phrase qui, sous le rire, rappelle étrangement les injonctions culpabilisantes subies par la population ces dernières années.

Pascal Praud et la Confusion des Valeurs

Après la technocratie, c’est au tour de l’éditocratie d’en prendre pour son grade. Nicolas Canteloup endosse le costume de Pascal Praud, l’animateur vedette de CNews, connu pour ses prises de position tranchées et ses débats enflammés. La caricature joue sur les tics de langage et les obsessions supposées du journaliste.

Le sketch aborde un fait divers tragique en Australie, où un héros a désarmé un assaillant. Le rebondissement comique ? Le héros s’appelle Ahmed. Pour le personnage de Praud, c’est le bug système. “On est un peu perdu… Si maintenant les héros commencent à porter des noms terroristes, c’est vrai que c’est confusant,” lance l’imitateur. Derrière l’énormité du propos, qui déclenche l’hilarité par son exagération, se cache une critique fine des biais cognitifs et médiatiques. Canteloup pointe du doigt cette difficulté de certains commentateurs à sortir de leurs narratifs préétablis. Le “Ahmed, Ahmed, voyez, on insiste” est une pique redoutable contre la stigmatisation latente dans certains discours médiatiques.

L’humoriste n’oublie pas d’égratigner au passage Brigitte Macron avec une citation apocryphe sur l’abattage des vaches (“On va les liquider ces sales cornes”), jouant sur l’ambiguïté d’une violence d’État qui ne dit pas son nom. C’est féroce, c’est rapide, et ça ne laisse personne indemne.

L’Agriculteur Star : La Misère devenue Spectacle

L’un des moments les plus forts de la chronique est sans doute l’intervention de Jérôme Bayle, figure emblématique de la colère agricole. Ici, Canteloup opère un renversement complet. Loin de l’image de l’éleveur désespéré, il nous présente un Jérôme Bayle accro à la lumière, géré par une attachée de presse (“Josiane, au cordeau”), et pour qui la crise est une aubaine médiatique.

“24 mois sans caméra, sans micro… ça commençait à me manquer,” avoue le personnage. Cette satire de la “starification” des luttes sociales est d’une justesse cruelle. Elle interroge notre rapport à l’information : une cause existe-t-elle si elle n’est pas incarnée par une “gueule” sur les plateaux ? L’agriculteur confesse même que bloquer une autoroute est devenu, faute de mieux, le nouveau Tinder des campagnes : “Soit tu t’inscris à l’Amour est dans le pré, soit tu bloques une autoroute.”

La confusion règne également dans les revendications. Face à la multiplication des sigles (FNSEA, Coordination Rurale, Confédération Paysanne…), le porte-parole s’y perd lui-même, illustrant la cacophonie qui règne parfois au sein des mouvements sociaux. L’appel à l’aide à José Bové se transforme en un dialogue de sourds, où l’ancien syndicaliste, marmonnant et inaudible, semble prêt à manifester uniquement pour échapper à la solitude des fêtes de fin d’année. “Je n’étais pas invité au réveillon,” glisse le faux Bové. Une touche de pathétique qui rend le personnage étrangement attachant malgré la caricature.

Alain Marschall pète les plombs, il veut virer une chroniqueuse des Grandes  Gueules | Toutelatele

Les “Experts” de RMC : Le Triomphe de l’Opinion sur le Savoir

Enfin, Canteloup s’attaque à la maison mère, RMC, et à son émission phare “Les Grandes Gueules”. Alain Marschall, l’animateur, annonce un sommaire qui résume à lui seul la dérive de l’info-spectacle. Pour parler de l’épidémie bovine ? Une fleuriste de Cabourg, légitime car “sa sœur possède un chat”. Pour le narcotrafic ? Un artisan bijoutier, consommateur de Doliprane.

Cette hyperbole dénonce avec brio la culture du “tout-ologue”, où l’avis de Monsieur Tout-le-monde est mis sur le même plan que l’expertise scientifique. Le Général Pierre de Villiers analysant l’Eurovision Junior parachève ce tableau absurde. C’est une critique en règle de la vacuité de certains débats télévisés où le casting prime sur la compétence, et où l’on invite n’importe qui pour commenter n’importe quoi, du moment que cela fait du bruit.

Conclusion : Le Rire comme Arme de Lucidité

En huit minutes, Nicolas Canteloup a fait bien plus que divertir. Il a tendu un miroir déformant mais révélateur à notre société. Une société où la technocratie invente des règles absurdes, où les médias cherchent le clash et le héros parfait, où la détresse sociale devient un produit d’appel et où l’expertise s’est dissoute dans l’opinion.

Le sketch se termine par une rafale d’imitations rapides (Hollande, Sarkozy, Mélenchon…), comme un rappel que ce cirque médiatico-politique est un spectacle permanent dont nous sommes les spectateurs parfois consentants. Mais grâce à l’humour, nous reprenons, le temps d’une chronique, un peu de distance et de liberté. Et si rire de l’absurdité du monde était finalement la meilleure façon de ne pas en pleurer ? Une chose est sûre : après avoir entendu Jean Castex vouloir masquer les vaches, nous ne regarderons plus jamais un troupeau – ni un point presse gouvernemental – tout à fait de la même manière.