C’est une scène d’une rare violence institutionnelle qui s’est jouée sous les ors de la République, au palais du Luxembourg. Loin des publicités léchées vantant la pureté originelle des eaux Vittel, Perrier ou Contrex, l’audition de la direction de Nestlé Waters devant la commission d’enquête sénatoriale a tourné à l’affrontement direct. Au cœur du scandale : une fraude estimée à plus de 3 milliards d’euros et un silence de plomb que rien, pas même la menace de la prison, n’a réussi à briser.

Le Théâtre de l’Omerta

L’atmosphère était électrique dès les premières minutes. Muriel Lienau, Présidente de Nestlé Waters, était convoquée pour s’expliquer sur “l’affaire des eaux minérales”. Pour rappel, le géant agroalimentaire est accusé d’avoir utilisé pendant des années des méthodes de traitement illégales (filtres à charbon, lampes UV) pour purifier des eaux censées être naturellement propres, mais qui étaient en réalité contaminées par des bactéries, voire des traces de matières fécales. Vendre de l’eau traitée au prix de l’eau minérale naturelle ? En langage courant, cela s’appelle une tromperie.

Mais face aux sénateurs Alexandre Ouizille (rapporteur) et Laurent Burgoa (président), la stratégie de Nestlé a été celle du mur. À la question simple, répétée inlassablement : “Qui a donné l’ordre d’installer ces filtres illégaux ? Qui vous a informé de la fraude ?”, la réponse de la directrice a été invariablement la même : un refus poli mais ferme, enrobé dans des éléments de langage corporatistes.

“J’ai fait le choix de me concentrer sur l’avenir”, “Je n’ai pas cherché de responsabilités individuelles”, a-t-elle martelé, provoquant la stupeur et la colère des élus.

“Quand c’est flou, c’est qu’il y a un loup !”

La tension est montée d’un cran lorsque le sénateur Ouizille, exaspéré par ces esquives, a lâché cette phrase désormais culte : “Vous savez, quand c’est flou, madame, c’est qu’il y a un loup.”

Il est inconcevable, pour le commun des mortels comme pour la représentation nationale, qu’une multinationale de cette envergure puisse opérer des modifications industrielles majeures sans qu’aucun nom, aucun responsable, aucun “chef” ne soit identifiable. La défense de Mme Lienau, consistant à diluer la responsabilité dans un “collectif” anonyme, a été perçue comme une insulte à l’intelligence de la commission.

“Il n’y a pas de chef d’équipe technique, ce sont plusieurs personnes”, a-t-elle osé, refusant de livrer le moindre patronyme, prétextant tantôt l’ignorance, tantôt une procédure judiciaire en cours, tantôt un “choix managérial”.

La Menace de la Prison : L’Arme Atomique du Sénat

Face à ce mépris affiché, le président de la commission a dû brandir le Code pénal. Rappelons-le : refuser de répondre à une commission d’enquête parlementaire est un délit passible de deux ans d’emprisonnement et de 7 500 euros d’amende.

“Je vous prie pour une dernière fois, Madame, de bien vouloir répondre à la question”, a tonné le président, rappelant les risques encourus. Il a même offert une porte de sortie honorable : donner les noms par écrit, sous le sceau du secret de l’enquête, pour protéger l’anonymat des employés.

La réponse de la directrice ? Un “non” froid et calculé : “Je maintiens ma position.”

Cette séquence est révélatrice. Elle montre qu’aux yeux de certains géants industriels, le risque pénal individuel ou l’amende dérisoire pèse bien peu face à la nécessité de protéger les secrets inavouables du groupe. C’est le calcul cynique de “l’omerta” : mieux vaut affronter la colère des sénateurs que d’ouvrir la boîte de Pandore de la responsabilité interne.

3 Milliards d’Euros : Le Prix de la Confiance Trahie

Au-delà de la joute verbale, les chiffres donnent le vertige. Le service national d’enquête estime le montant de cette fraude à environ 3 milliards d’euros sur la période concernée. Des consommateurs ont payé le prix fort pour une “eau minérale naturelle” qui, en réalité, avait subi des traitements dignes de l’eau du robinet (qui est, elle, parfaitement potable mais vendue 100 à 200 fois moins cher).

Le sénateur Ouizille a parfaitement résumé le sentiment général : “C’est scandaleux. Vous tournez en rond autour d’éléments de langage pré-écrits par vos avocats.”

L’attitude de Nestlé Waters lors de cette audition ne fait qu’aggraver son cas devant l’opinion publique. En refusant la transparence, l’entreprise accrédite l’idée qu’elle a beaucoup plus à cacher que de simples erreurs techniques. Elle suggère un système organisé, conscient de son illégalité, et prêt à tout pour maintenir ses profits.

Et Maintenant ?

La commission a annoncé qu’elle tirerait “toutes les conséquences” de ce refus de témoigner, menaçant de saisir le Président du Sénat et la justice. Mais pour le consommateur, le mal est fait. La confiance, cet actif intangible et précieux, est brisée.

Comment croire encore aux vertus de “pureté” quand les dirigeants eux-mêmes refusent d’expliquer comment et pourquoi ils ont dû la fabriquer artificiellement ?

Ce scandale dépasse désormais le cadre sanitaire. Il devient un scandale démocratique où une puissance financière pense pouvoir dire “non” à ceux qui représentent le peuple. Une chose est sûre : cette audition restera dans les annales comme l’exemple parfait de ce qu’il ne faut pas faire en communication de crise. Le silence est parfois d’or, mais ici, il a surtout le goût amer de la culpabilité.