C’est une sortie de scène comme seul Michel Sardou pouvait en orchestrer : brutale, franche et sans concession. Alors qu’il s’apprêtait à livrer son ultime concert à la Paris La Défense Arena en mars 2024, mettant un point final à 60 ans de carrière, le monument de la chanson française a lâché une petite phrase qui a fait l’effet d’une bombe. Loin de l’apaisement attendu, Sardou a rallumé la mèche d’un vieux conflit, ciblant directement Laeticia Hallyday et sa gestion de la mémoire de Johnny. Retour sur ce psychodrame qui révèle, en creux, la douleur d’une amitié inachevée.

La phrase qui a tout déclenché : “Je ne vais pas en rajouter une couche”

Tout part d’un malentendu. Lors de sa tournée d’adieu « Je me souviens d’un adieu », Michel Sardou reprend chaque soir « Quelque chose de Tennessee ». Un choix personnel, un clin d’œil à son “frère” Johnny, avec qui il a partagé les folies des années 70. En novembre 2023, Laeticia Hallyday, invitée sur RTL, se dit “émue” par cet hommage. Pour elle, c’est un signe de paix. Pour Sardou, c’est une intrusion.

Interrogé par Le Parisien quelques mois plus tard, la réponse du chanteur cingle comme un coup de fouet : « Laeticia a parlé, dommage, mais elle n’est pas venue me voir et elle n’a pas entendu ce que je dis sur scène. » Et d’ajouter cette estocade dévastatrice, faisant allusion aux funérailles grandioses de 2017 : « Je ne vais pas en rajouter une couche. Je ne suis pas président de la République. Je ne vais pas le mettre à plat aux Invalides. »

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En quelques mots, Sardou rejette ce qu’il considère comme une “institutionnalisation” de Johnny. Il refuse que son souvenir intime soit récupéré pour nourrir la légende officielle gardée par Laeticia. Pour lui, Johnny n’est pas un monument aux morts sur lequel on se recueille devant les caméras, c’est un ami avec qui il a ri, bu et vécu.

Une amitié hantée par la trahison

Pour comprendre cette amertume, il faut remonter le temps. Sardou et Hallyday, c’étaient les deux géants d’une même époque, deux “mecs” qui partaient descendre les rapides du Colorado en canoë loin du showbiz. Mais cette fraternité s’est brisée net dans les années 80. À l’époque, Johnny, interrogé sur une polémique touchant Sardou (accusé de machisme), lâche : « Je trouve que Michel va trop loin ».

Pour l’homme du Connemara, fidèle en amitié comme en inimitié, c’est une trahison publique. Les deux hommes ne se parleront plus pendant des décennies. Si une réconciliation de façade a eu lieu au début des années 2010 — ironiquement orchestrée par Laeticia elle-même — la blessure n’a jamais vraiment cicatrisé. La mort de Johnny en 2017 a laissé Sardou seul avec ses regrets et ses non-dits, refusant de participer au cirque médiatique du deuil.

La guerre des mémoires : L’intime contre l’officiel

Ce clash dépasse les simples ego. Il symbolise le fossé entre deux visions de la mémoire. D’un côté, Laeticia Hallyday, gardienne du temple, qui gère l’héritage de Johnny comme une marque, validant les hommages, les expos et les coffrets. Elle incarne la mémoire publique. De l’autre, Michel Sardou, Eddie Mitchell ou Sylvie Vartan, les témoins de la première heure, qui se sentent dépossédés de leur ami. Ils défendent une mémoire charnelle, privée, brute.

En chantant Tennessee, Sardou ne rendait pas hommage à la “légende nationale”, il parlait à son pote. En s’appropriant ce geste par un commentaire public, Laeticia a, aux yeux de Sardou, transformé une émotion sincère en coup de com’.

Un dernier acte de liberté

Aujourd’hui retiré dans le Sud, Michel Sardou se moque des polémiques. Cette dernière pique était son ultime acte de liberté. En refusant de jouer le jeu de la concorde nationale factice, il reste fidèle à ce qu’il a toujours été : un homme entier, parfois colérique, mais incapable de mentir. Il ne voulait pas “mettre Johnny à plat aux Invalides”, il voulait juste le garder debout dans son cœur. Et c’est peut-être, finalement, le plus bel hommage qu’il pouvait lui rendre.