Le paysage politique français est aujourd’hui marqué par des fractures si profondes qu’elles semblent irréconciliables. Dans une intervention médiatique récente qui a suscité de vives réactions, le philosophe Michel Onfray a posé un diagnostic sans concession sur l’état de la France et de son système démocratique. Loin des discours lénifiants, il décrit une nation découpée en blocs étanches et une souveraineté populaire réduite à l’état de décorum.
Les Trois Frances et l’Oubliée
Traditionnellement, les analystes s’accordent sur l’existence de trois blocs électoraux distincts : la France rurale, souvent acquise aux idées de Marine Le Pen ; la France des centres-villes et de l’Ouest, socle électoral d’Emmanuel Macron ; et enfin la France des quartiers populaires et périphériques, qui s’est massivement tournée vers Jean-Luc Mélenchon. Cependant, pour Michel Onfray, cette analyse omet volontairement un quatrième acteur majeur, devenu le premier parti de France : celui des abstentionnistes.
Ce quart des Français qui ne se rend plus aux urnes n’est pas, selon le philosophe, composé de citoyens « lâches » ou « paresseux ». Au contraire, il y voit une forme de dignité et de refus conscient de participer à une mascarade. « Quand il n’y a rien à gagner, certains choisissent simplement de ne plus jouer », assène-t-il. Pour Onfray, l’abstention est le symptôme d’une rupture définitive du contrat social.

Le Courage de l’Absurdité
L’un des points les plus polémiques de son intervention concerne la notion de « courage politique ». Onfray ironise sur cette nouvelle morale qui consisterait à voter pour Emmanuel Macron après avoir soutenu Jean-Luc Mélenchon au premier tour, simplement pour « faire barrage ». Il dénonce une injonction contradictoire où le citoyen est sommé d’avaler ses convictions sans sourciller.
« Si le courage consiste à voter Macron quand on a voté Mélenchon, alors je veux bien être lâche », déclare-t-il avec une pointe d’amertume. Cette phrase souligne l’absurdité d’un système où le vote n’est plus l’expression d’une adhésion, mais le fruit d’un chantage permanent, privant l’électeur de sa liberté de choix réelle.
Une Souveraineté Perdue
Le cœur du problème, selon Michel Onfray, remonte au traité de Maastricht. Pour lui, la Cinquième République, telle qu’imaginée par le général de Gaulle, est cliniquement morte. Le pacte gaullien reposait sur un équilibre fragile mais réel : le Président engageait sa responsabilité devant le peuple. S’il perdait le soutien populaire lors d’élections législatives ou d’un référendum, il partait.
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Aujourd’hui, ce lien est rompu. La souveraineté a été transférée à des instances supranationales, rendant le vote des citoyens « décoratif ». Le pouvoir ne gouverne plus avec le peuple ; il cherche à le séduire comme on flatte un « consommateur fatigué ». Cette dérive vers le populisme de marché, que l’on retrouve aussi bien à droite qu’à gauche, traite les citoyens comme des « beaufs » à qui l’on jette des promesses démagogiques — suppression du permis à points pour les uns, flatterie des chasseurs pour les autres — sans jamais traiter les problèmes de fond.
Le Retour à la Vraie Démocratie
Face à ce constat crépusculaire, que reste-t-il ? Onfray en appelle à un retour aux sources de la démocratie : « le pouvoir du peuple, par le peuple et pour le peuple ». Pour lui, tant que les élections ne seront pas prises en considération de manière sérieuse, et tant que la parole des Français sera ignorée une fois le scrutin passé, le sursaut sera impossible.
Interrogé sur sa propre participation électorale, le philosophe reste inflexible. Même si son seul vote pouvait faire basculer une élection, il n’irait pas voter le dimanche suivant. Ce n’est pas par nihilisme, mais par cohérence avec sa philosophie « proudhonienne » et un « vieux gaullisme de gauche » qui place la souveraineté au-dessus de tout.
Son analyse nous place face à un miroir dérangeant : si la démocratie est effectivement en coma artificiel, qui aura le courage de tenter de la réanimer, et surtout, par quels moyens ? Le débat est ouvert, et il est plus que jamais nécessaire.

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