L’atmosphère était électrique. Quand Michel Onfray entre dans un studio de télévision, ce n’est jamais pour une conversation de salon. Invité sur BFM TV pour commenter l’actualité, le philosophe s’est livré à ce que le titre de la vidéo-archive nomme une “leçon de direct”, un échange de 21 minutes d’une tension rare, où la journaliste, visiblement déstabilisée, a fini par se faire recadrer sans ménagement. Loin d’une simple interview, ce fut un moment de télévision brutal, une “masterclass de clash” où Onfray, en animal blessé et combatif, a méthodiquement exposé ce qu’il considère comme le “mépris” et les “pièges” du système médiatique.

Tout a commencé par un sujet d’actualité brûlant : la victoire surprise de l’extrême droite aux Pays-Bas. La journaliste lance la discussion en qualifiant le vainqueur, Geert Wilders, de candidat “anti-Europe”. La première salve d’Onfray ne se fait pas attendre. “D’abord, il n’est pas anti-Europe”, corrige-t-il, le regard dur. “Il est contre une certaine Europe. […] Cette idée que si on est contre l’Europe libérale, on est contre l’Europe, c’est une idée politique.”

Le ton est donné. Pour Onfray, le véritable ennemi, ce n’est pas l’Europe en tant que concept, mais “l’Europe de Maastricht”, cette machine libérale au pouvoir depuis plus de 30 ans, qui fonctionne “sans contre-pouvoir”. Il rappelle avec colère le vote français de 2005, où le “non” à la Constitution européenne a été balayé par le Traité de Lisbonne en 2008. “Vous avez voté contre ? Vous l’aurez quand même”. C’est là, selon lui, la racine du mal : un déni de démocratie qui pousse les gens à l’abstention ou au vote de “casse”. “Ne nous demandez pas notre avis si c’est pour le jeter à la poubelle”, lance-t-il.

La tension monte d’un cran. La journaliste tente de le couper, de contester sa lecture de l’élection d’Emmanuel Macron, qu’Onfray qualifie de produit de la “servitude volontaire”, élu par une moitié de Français qui a voté contre Le Pen, sur fond de 50% d’abstention. Agacé par l’interruption, Onfray dégaine : “Ne me posez pas les questions alors que je suis en train de vous donner les réponses”. Le malaise s’installe.

Mais le véritable incendie se déclare sur la question des félicitations diplomatiques. Onfray dénonce un “deux poids, deux mesures” flagrant. Quand Emmanuel Macron félicite le nouveau président argentin, ce sont “les usages diplomatiques”. Mais quand Marine Le Pen fait de même, c’est du “zèle”, la preuve qu’elle est une “dangereuse fasciste”. “Vous passez à Macron ce que vous ne passez pas à Marine Le Pen !”, accuse-t-il.

C’est alors que la journaliste commet l’irréparable. Visiblement agacée par la rhétorique du philosophe, elle lui lâche : “Michel Onfray, je vous laisse parler et vous faites un petit cinéma là depuis tout à l’heure”. La réaction d’Onfray est immédiate, glaciale. “C’est quoi ce cinéma ? Pourquoi cette morgue méprisante quand on pose des questions ?”. La journaliste tente de se justifier, mais le mal est fait. La “leçon” est en cours : Onfray vient de retourner l’accusation contre l’intervieweuse, l’exposant en direct comme l’incarnation du mépris médiatique qu’il dénonce.

Libéré de toute entrave, Onfray déroule alors ses arguments les plus controversés, notamment sur le Rassemblement National. Il se livre à un exercice d’équilibriste. D’un côté, il est d’une clarté absolue sur le père : “J’ai lu les 1000 pages des mémoires de Jean-Marie Le Pen. Ce sont les mémoires d’un antisémite. Ce sont les mémoires d’un fasciste. Ce sont les mémoires d’un pétainiste”. De l’autre, il refuse de faire “payer aux enfants les fautes des parents”. Il compare la situation à celle du Parti Communiste : “Je ne reprocherai pas aujourd’hui à Roussel de procéder du pacte germano-soviétique”. Pour lui, Marine Le Pen “n’est pas exactement la même chose” que son père.

Il qualifie même la question posée à Jordan Bardella sur l’antisémitisme de Jean-Marie Le Pen de “piège” médiatique. “Quoi qu’il fasse, quoi qu’il dise, […] c’est de toute façon un problème”.

Pour le philosophe, ces débats sémantiques sur le fascisme sont une diversion. Le vrai problème, martèle-t-il, c’est la misère sociale engendrée par l’Europe libérale. “Le problème”, s’enflamme-t-il, “c’est que des gens réduisent leur repas aujourd’hui parce qu’ils sont pauvres. Des gens n’ont pas l’argent pour acheter les cadeaux de Noël. […] Des gens qui travaillent aujourd’hui dorment dans leur voiture !”. C’est cette “paupérisation” qui, selon lui, produit la montée des extrêmes.

Le débat glisse inévitablement sur le drame de Crépol. Là encore, Onfray est sans concession. Il parle d’un “effondrement de toute autorité” depuis mai 68, d’un “retour de la jungle”. Il fustige une justice impuissante : “Ça sert à quoi ?” dit-il à propos de l’interdiction de port d’arme de l’un des suspects. “C’est sur le papier tout ça !”. Il affirme que le problème n’est pas “l’islam en France”, mais un “Maghreb islamique” miné par les contentieux historiques et la pauvreté, qui mène à la délinquance : “vous ne pouvez pas vivre si vous n’arrachez pas de temps en temps un sac à une vieille dame”.

Se sentant pousser dans ses retranchements, Onfray joue sa carte personnelle, affirmant être “interdit de service public”. La journaliste conteste, rappelant ses longues années d’antenne. La réponse fuse, cinglante : “Si ma sœur en avait, ce serait mon frère. […] Je parle au présent”.

L’interview s’achève sur cette tension palpable. Le commentaire final de “La Loupe Politique” ironise sur cette “nomination pour le César du meilleur acteur”. Mais au-delà du clash, Michel Onfray a réussi son coup. Il n’est pas venu répondre à des questions, il est venu livrer son diagnostic d’une France malade : malade de son élite libérale, de ses médias méprisants et de sa pauvreté croissante. Une leçon de direct, certes, mais une leçon amère et brutale, à l’image de l’époque.