Il y a des moments de télévision qui transcendent le simple divertissement. Des instants de grâce pure où le temps semble s’arrêter, où un artiste ne se contente pas de chanter, mais ouvre son cœur en grand, laissant s’échapper un torrent d’émotions brutes. Sur le plateau de “La fête de la chanson française”, c’est précisément ce que Kendji Girac a offert. Loin de l’image ensoleillée de ses tubes gipsy-pop, c’est un homme mûri, un interprète à fleur de peau, qui s’est avancé pour s’attaquer à un monument. Pas n’importe lequel : “Hier encore”, le chef-d’œuvre testamentaire de Charles Aznavour.
Le défi était immense. Comment un artiste de 28 ans peut-il s’approprier les mots d’un homme regardant dans le rétroviseur de sa vie, ses regrets, ses amours mortes et ce temps “gaspillé” ? La réponse de Kendji fut un K.O. émotionnel.

Dès les premières notes, l’ambiance a changé. La voix de Kendji, habituellement si festive, s’est chargée d’une gravité nouvelle, d’une mélancolie poignante. “Hier encore, j’avais 20 ans, je caressais le temps, je jouais de la vie…” Chaque mot semblait peser. Ce n’était pas une imitation ; c’était une réincarnation. Il ne chantait pas la chanson d’Aznavour, il chantait sa propre nostalgie, celle d’un jeune homme qui, au sommet de sa gloire, commence déjà à sentir le vertige du temps qui fuit.
La performance s’achève. Le public est suspendu, l’animateur a “les frissons”. Kendji, lui, est visiblement ailleurs, “reçu[vant] juste [ses] émotions”. C’est à cet instant que la magie opère, quand l’homme derrière l’artiste se révèle.
Pourquoi ce choix ? Pourquoi cette chanson si lourde, si définitive ? La réponse de Kendji est désarmante de sincérité. “Parce que il n’y a pas si longtemps, j’avais 20 ans aussi”, dit-il avec un sourire timide. Il a 28 ans. Ses 20 ans ne sont pas un lointain souvenir embrumé ; ils sont là, juste derrière lui. C’est ce qui rend son interprétation si unique. Il n’a pas le recul d’un patriarche, il a la lucidité précoce d’un jeune homme qui a vécu mille vies en dix ans.
“C’est une chanson que l’on comprend”, poursuit-il. “Il y a tellement de vie dans cette chanson que depuis tout petit elle me fait rêver. Alors que j’avais pas 20 ans encore… mais j’avais la sensation de les avoir ou d’y penser.” Cette confession est clé. Kendji n’est pas qu’un phénomène de mode ; c’est une âme sensible, un artiste qui, très tôt, a compris la profondeur des textes, l’héritage dans lequel il espérait un jour s’inscrire. Chanter cette chanson ce soir-là n’était pas un simple hommage. “C’était l’un de mes rêves.”
L’échange se poursuit sur le thème central de la chanson : les “petites erreurs de jeunesse”, ces “folies” qu’Aznavour regrette avec amertume. La vision de Kendji, elle, est différente. Elle est celle de sa génération, peut-être plus clémente, moins dans le remords que dans la leçon. “Parfois on fait des erreurs, mais on ne les regrette pas tous”, philosophe-t-il. “On apprend de la vie. […] Une fois qu’on a dépassé ses 20 ans, on y repense à ces petites bêtises et peut-être parfois, elles nous manquent aussi. On est toujours nostalgique.”

Cette nostalgie, c’est le pont d’or que l’animateur va saisir pour tisser un lien encore plus profond, plus intime, entre le jeune artiste et le géant disparu. “Tu sais que tu as un point commun avec Charles Aznavour ?”, lui lance-t-il. Ce point commun est ce que la chanson française a de plus universel : l’hommage à la figure maternelle.
Charles Aznavour avait “La Mamma”. Kendji Girac a “Les yeux de la mama”.
Deux époques, deux styles, mais une même source d’inspiration. L’un chantait la matriarche sur son lit de mort, pilier d’une famille rassemblée dans la douleur et le souvenir. L’autre chante la mère vivante, son soleil au quotidien, sa boussole morale, sa “merveille”. C’est une véritable filiation spirituelle qui se dessine. Kendji, en choisissant Aznavour, ne faisait pas que saluer un maître ; il saluait un pair, un autre fils qui, comme lui, a su trouver les mots justes pour dire cet amour inconditionnel.
La transition est alors toute trouvée. Après le monument de nostalgie, la célébration de la vie. Kendji s’approche du piano pour livrer, dans une version épurée, son propre chef-d’œuvre. “Quand j’ai froid, elle se fait lumière… Quand j’ai mal, elle se fait prière…” L’émotion est différente, plus douce, plus chaude, mais tout aussi puissante.
Si “Hier encore” est une chanson sur le vide laissé par le temps et les départs (“Mes amis sont partis… j’ai fait le vide autour de moi”), “Les yeux de la mama” est une chanson sur le plein, sur la constance, sur un amour qui ne faillit jamais. “Elle m’a porté avant le monde, elle me porte encore chaque seconde.” C’est la réponse de Kendji au cynisme du temps qui passe. Les amours meurent, les amis partent, mais le regard de la mère demeure.
En enchaînant ces two titres, Kendji Girac a réussi bien plus qu’une simple prestation télévisuelle. Il a créé un dialogue par-delà le temps. Il a montré que la grande chanson française, qu’elle soit écrite en 1964 ou en 2015, puise sa force dans le même cœur : celui des émotions humaines fondamentales.
Ce soir-là, Kendji n’était pas seulement le gamin de The Voice qui a conquis la France avec sa guitare. Il était l’héritier. L’héritier d’une tradition de “texte”, comme le disait la voix-off en introduction. Il a prouvé qu’il n’était pas seulement un artiste de son temps, mais un artiste de tous les temps, capable de porter le poids du passé d’Aznavour avec respect, et d’y répondre avec la lumière de son propre présent. L’hommage fut bouleversant, et la filiation, évidente. La fête fut totale.
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