Johnny Hallyday. Le nom seul évoque un rugissement, l’odeur du cuir et l’électricité des stades. Il était le « Taulier », le roi incontesté du rock français, celui qui incarnait la générosité, la fraternité et le statut de « bon vivant » à la française. Pourtant, derrière le sourire légendaire et l’image d’une bonté presque naïve, se cachait un homme d’une complexité et d’une rigidité morale insoupçonnées. Un homme capable d’un amour inconditionnel pour ses proches, mais aussi d’une haine tenace, implacable et éternelle pour certains de ses confrères.

Ses proches, ceux qu’il appelait ses « anges gardiens », ont attendu sa disparition pour briser le silence. Leurs révélations posthumes ont levé le voile sur une facette méconnue de Johnny : celle d’un professionnel aux principes inflexibles, qui ne pardonnait jamais l’arrogance, l’hypocrisie ou le mépris. Il y avait, selon eux, cinq célébrités en particulier que Johnny ne supportait pas. Cinq conflits si profonds qu’ils ont traversé les décennies, transformant la rivalité artistique en vendetta personnelle, et révélant le vrai moteur des colères explosives du Taulier : une vision sacrée, presque religieuse, de son métier. Aujourd’hui, nous plongeons dans l’anatomie de ces haines tenaces, qui ont façonné sa carrière autant que ses amitiés.

 

1. Claude François : Le Dictateur à Paillettes

Si Johnny Hallyday avait un ennemi juré, un rival dont la simple mention suffisait à allumer la mèche, c’était Claude François. Leur haine était viscérale, dépassant de loin la simple concurrence artistique pour devenir un conflit personnel d’une violence inouïe.

La racine de cette animosité n’était pas la jalousie des succès, mais une profonde divergence morale et professionnelle. Johnny, qui entretenait des rapports fraternels avec ses équipes, ne supportait pas la façon dont Cloclo traitait ses musiciens et ses danseurs. Il le jugeait tyrannique, inhumain dans sa quête de perfection. Ses proches racontent que Johnny parlait de lui comme d’un « dictateur à paillettes ». Les histoires de répétitions interminables, d’humiliations publiques et de crises de nerfs de Claude François pour un pas de danse imparfait étaient, pour Johnny, inacceptables.

La tension a atteint son paroxysme un soir, dans une boîte de nuit parisienne. Selon les témoins, Johnny a lancé à Claude François : « Tu n’es qu’un petit chef qui croit impressionné avec ses paillettes. » La riposte cinglante de Cloclo a provoqué une rage folle chez Johnny. Ses proches ont dû le retenir physiquement, car il voulait « lui casser la figure », selon ses propres mots.

Cette altercation a marqué le début d’une guerre froide qui n’a jamais pris fin. Pour Johnny, Claude François représentait tout ce qu’il détestait dans le showbiz : l’égoïsme, la tyrannie et le mépris des autres. Il a refusé de participer à plusieurs hommages posthumes à Cloclo, prouvant que cette haine avait survécu à la mort, influençant Johnny à faire toujours le contraire de son ennemi juré.

 

2. Dick Rivers : L’Affront du Faux Rebelle

 

Dick Rivers, l’autre pionnier du rock français, n’était pas l’ennemi le plus haï, mais le rival que Johnny n’arrivait pas à éliminer. Ce conflit, qui a empoisonné la scène rock hexagonale pendant plus de 50 ans, puisait ses racines dans une jalousie professionnelle pure et dure. Les deux hommes se disputaient le titre de premier rockeur français, mais Johnny méprisait profondément l’approche de Rivers.

Pour le Taulier, Rivers n’était qu’un « faux dur qui joue au rebelle ». Il ne comprenait pas que l’on puisse préférer ce style plus intimiste et minimaliste à ses propres shows grandioses. La rivalité était si féroce que Johnny refusait catégoriquement de passer dans les mêmes émissions que Rivers. Quand il était contraint de le faire, il exigeait de passer en dernier, « histoire de remettre les pendules à l’heure », selon ses propres termes.

Le point de rupture définitif fut une humiliation publique lors d’un gala de bienfaisance. Alors que Dick Rivers venait de terminer une prestation sobre, Johnny est monté sur scène pour lancer devant le public médusé : « Maintenant, vous allez voir ce que c’est que du vrai rock. »

L’entourage de Johnny confirmait qu’il parlait de son rival comme d’un « has-been qui se prend pour James Dean ». Cette animosité se transforma en influence néfaste : l’ascendant de Johnny dans le milieu était tel qu’il fermait des portes à Rivers, certains producteurs évitant de travailler avec lui de peur de contrarier le roi du rock français. Aucune réconciliation n’a jamais eu lieu, faisant de cette rivalité l’une des plus toxiques du showbiz.

 

3. Antoine : La Guerre des Tranchées Générationnelle

 

Antoine représentait pour Johnny tout ce qu’il détestait dans la nouvelle génération des années 60. Cette rivalité explosive fut avant tout un conflit générationnel qui dégénéra en véritable guerre des tranchées. L’explosion survint en 1966 avec la sortie de la chanson Les Élucubrations d’Antoine.

Antoine, avec ses cheveux longs et son style provocateur, s’attaqua directement aux valeurs que Johnny incarnait. Il déclara vouloir « mettre Johnny en cage à Medrano ». Cette provocation rendit le Taulier fou de rage. Pour Johnny, ce « petit bourgeois parisien qui se prenait pour un révolutionnaire » était l’incarnation de tout ce qu’il détestait : la prétention et le manque de respect.

La riposte fut foudroyante : Johnny sortit « Cheveux longs et idées courtes », un missile musical sans pitié dirigé contre Antoine et sa génération. Johnny les traitait d’« imposteurs sans talent ni message ». L’entourage de Johnny confie que cette rivalité l’obsédait : il ne supportait pas qu’un « gosse de riche » remette en question son statut de roi du rock, y voyant le symbole d’une jeunesse « décadente et sans respect pour les anciens ».

Le conflit culmina lors d’une émission télévisée où les deux hommes devaient se croiser. Johnny exigea qu’Antoine passe avant lui, « histoire de nettoyer derrière », selon ses mots. Cette guerre profonde laissa une marque indélébile sur Johnny ; il y voyait la remise en cause de tout ce qu’il avait construit. Pour lui, l’attaque des Élucubrations était impardonnable.

 

4. Michel Sardou : La Trahison et la Fierté Blessée

 

La rupture entre Johnny Hallyday et Michel Sardou reste sans doute l’une des plus douloureuses et explosives du showbiz français. Ces deux géants de la chanson, autrefois amis sincères et complices, se sont déchirés de façon spectaculaire, transformant une amitié profonde en une haine tenace. Leur brouille définitive remonte à 2013, et les raisons de cette fracture font encore trembler le milieu artistique.

Dans son autobiographie posthume, Johnny ne mâche pas ses mots, qualifiant Michel Sardou de « vieux con ». Sardou, de son côté, balançait des révélations glaçantes, affirmant que Johnny avait une « obsession maladive de domination » et voulait « toujours pisser plus loin que tout le monde ». Sardou affirmait que le Taulier ne supportait pas qu’on lui résiste ou qu’on ose le contredire, même amicalement.

Le point de non-retour fut une mauvaise plaisanterie de Johnny sur scène lors d’un gala commun, une remarque déplacée sur l’âge de Sardou qui fut vécue comme une humiliation publique. L’entourage de Johnny révélait que cette brouille le rongeait secrètement, car Sardou était l’un des rares artistes qu’il respectait vraiment. Cette fierté mal placée a coûté cher aux deux légendes, qui s’évitaient soigneusement lors des événements du showbiz jusqu’à la mort de Johnny, sans aucun geste d’apaisement.

5. Jean-Jacques Goldman : L’Énigme du Silence et des Principes

 

La brouille entre Johnny Hallyday et Jean-Jacques Goldman reste l’une des énigmes les plus troublantes. Deux géants qui ont créé ensemble certains des plus grands succès des années 90, marquant une renaissance artistique pour le Taulier, avant de sombrer dans un silence de mort qui dura une décennie entière.

Leur collaboration semblait parfaite, sur la même longueur d’onde, partageant une vision commune de la chanson populaire. Puis, brutalement, ce fut le silence radio total. Seuls les biographes récents du Taulier lèvent le voile, évoquant un mépris grandissant de Johnny envers Goldman.

La raison ? Les proches du Taulier révèlent qu’il reprochait au compositeur son « côté donneur de leçon ». Goldman, avec ses textes engagés et sa discrétion, représentait une approche du métier que Johnny trouvait prétentieuse. Le désaccord s’articulait autour des principes : Goldman refusait certains compromis commerciaux que Johnny, lui, jugeait « normaux dans le métier », créant des tensions croissantes.

La goutte d’eau finale reste floue, mais les témoins évoquent une dispute violente lors d’une séance d’enregistrement où Goldman aurait critiqué ouvertement les choix artistiques de Johnny. Pour le Taulier, habitué à être vénéré, cette « leçon de morale » était inadmissible. Cette rupture, sacrifiée sur l’autel de deux egos blessés et de principes divergents, a privé la chanson française d’autres collaborations exceptionnelles.

 

Le Jugement du Roi : Quand l’Indignité Artistique Devient Haine

 

Ces cinq rivalités révèlent la vraie personnalité de Johnny Hallyday, loin de l’image de l’éternel bon vivant. Le Taulier était un homme de principes inflexibles, capable de haine éternelle. Ses conflits n’étaient jamais gratuits. Ils puisaient leur racine dans sa vision sacrée du métier d’artiste.

Johnny ne pardonnait pas l’arrogance (Claude François), le mépris des équipes (Claude François), la fausse authenticité (Dick Rivers), l’irrespect des anciens (Antoine), la trahison amicale (Michel Sardou) ou l’hypocrisie et les leçons de morale (Jean-Jacques Goldman). Chaque ennemi avait touché un point sensible chez cet homme qui vouait un culte à la générosité et au respect mutuel.

Ces haines tenaces ont façonné sa carrière autant que ses amitiés. Johnny construisait sa légende en opposition à ce qu’il détestait, forgeant son style en réaction à ses ennemis jurés. Ses anges gardiens confirmaient qu’il classait les artistes en deux catégories : « les humains et les inhumains », une classification impitoyable qui déterminait ses relations dans le milieu. Pour lui, l’« inhumain » était celui qui manquait de respect envers les équipes, traitait les musiciens comme des objets ou faisait preuve d’arrogance envers le public.

En s’éteignant, Johnny a libéré la parole de son entourage, mais il a aussi scellé définitivement ses querelles. Ces cinq stars resteront à jamais les ennemis du Taulier, figés dans une éternité de rancune que seule la disparition du géant pouvait apaiser. Johnny Hallyday : un roi qui pardonnait tout, sauf l’indignité artistique.