Pendant plus de quarante ans, Nancy Rooks a porté un secret, enfermé derrière les célèbres grilles de fer de Graceland. Elle n’était ni une star, ni une groupie, ni un membre de la famille. Elle était la femme discrète qui préparait le petit-déjeuner d’Elvis Presley à 17 heures, disposait ses vêtements, et le voyait dans ces moments de vulnérabilité brute que le monde ne verrait jamais. Elle a arpenté les mêmes couloirs où résonnaient autrefois les rires, où la musique gospel flottait tard dans la nuit, et où, finalement, un silence tragique s’est installé. Avant sa propre mort, Nancy Rooks a enfin commencé à parler. Ce qu’elle a révélé n’était ni une rumeur sensationnaliste ni une légende urbaine. C’était un souvenir, intime et douloureux. Et cela a changé l’histoire que le monde croyait connaître sur les dernières heures d’Elvis Presley.

Avant les cordons de velours, les visites guidées et les boutiques de souvenirs, Graceland n’était qu’une maison. Une maison vivante, bruyante, et totalement imprévisible. C’est en son cœur que Nancy Rooks, une femme douce de North Memphis, a trouvé sa place par un curieux hasard. Arrivée le 9 mai 1963 via une agence d’emploi pour une mission temporaire, elle ne savait pas qu’elle venait de signer pour un chapitre de sa vie qui allait s’entremêler avec l’histoire du rock ‘n’ roll.

Elvis dormait à l’étage lors de sa première visite. Elle rencontra sa grand-mère, Minnie May, sa tante Delta, et la gouvernante. “Commencez où vous voulez”, lui dirent-elles. Alors elle s’exécuta. Avant la fin de la journée, Vernon Presley, le père d’Elvis, lui demanda de rester à plein temps. Son calme, sa fiabilité et son respect silencieux lui valurent rapidement la confiance d’un foyer où le chaos était la norme.

Son rôle dépassa bientôt celui d’une simple domestique. Nancy devint la cuisinière attitrée d’Elvis, s’adaptant à l’horloge unique du King. Il vivait la nuit, se réveillant tard dans l’après-midi, prenant son petit-déjeuner vers 17h et dînant près de minuit. Elle lui préparait ses plats fétiches : œufs aux oignons et au fromage, bacon croustillant frit à sec, et bien sûr, ses fameux sandwichs au beurre de cacahuète et à la banane. Il n’était pas toujours facile. Si elle essayait d’alléger son assiette, il le remarquait sur les caméras de la cuisine et l’appelait pour exiger un retour à la normale.

Pourtant, malgré ses excentricités, il restait profondément courtois. Les mots “s’il vous plaît” et “merci” ne quittaient jamais son vocabulaire. “Il avait reçu une bonne éducation”, dira Nancy plus tard. “Il traitait les gens avec gentillesse”. Elle voyait l’homme derrière le mythe. Parfois, il chantait du gospel dans la cuisine, invitant Nancy et sa grand-mère à fredonner avec lui. Pour elle, ces moments révélaient qui il était vraiment : non pas le Roi, mais un homme parfois seul, cherchant la paix dans sa propre maison.

L’été 1977, cependant, l’atmosphère à Graceland avait changé. La maison, autrefois pleine d’énergie, portait une fatigue silencieuse. Elvis n’avait que 42 ans, mais Nancy, qui le voyait chaque jour, remarquait les changements : le visage gonflé, les gestes plus lents, les silences lointains. Son appétit était devenu erratique. L’entourage murmurait sur sa dépendance croissante aux médicaments. Pour Nancy, cela ressemblait moins à un excès qu’à un cri de détresse. “Il était fatigué”, dira-t-elle, “mais pas de la vie, fatigué de souffrir”.

Puis vint la publication du livre “Elvis: What Happened?”. Écrit par trois de ses anciens gardes du corps, il détaillait ses luttes et sa dépendance. Elvis fut bouleversé. “Il était inquiet”, se souvient Nancy. “Il ne savait pas comment les fans allaient réagir. Il avait peur de les affronter”. Pour un homme dont l’identité reposait sur l’adoration du public, l’idée d’être jugé était insupportable. La tension régnait même à l’intérieur de Graceland, avec des disputes fréquentes avec sa fiancée, Ginger Alden. Pourtant, il y avait encore des éclairs de l’ancien Elvis, des rires, et des projets d’avenir. Mais Nancy sentait que quelque chose était différent cette fois-ci. L’air à Graceland était lourd, “comme une maison retenant son souffle”.

Le 16 août 1977 fut un mardi matin lourd et humide. Nancy arriva tôt. Elvis était rentré aux premières lueurs de l’aube, après avoir joué au raquetball. Quand Nancy le vit, il avait l’air fatigué mais poli. “Vous voulez un petit-déjeuner, Monsieur Elvis ?” demanda-t-elle. Il secoua la tête. “Non, je ne veux rien manger. Je veux juste dormir. Mais j’aimerais avoir un peu d’eau”. C’était un échange banal, mais qui resterait gravé dans sa mémoire. Elle demanda à une autre employée, Pauline, d’apporter une carafe d’eau glacée à l’étage. Lorsque Pauline redescendit, son visage était troublé. “Il m’a pratiquement arraché la carafe des mains”, dit-elle. Nancy écarta la remarque. “Il est juste fatigué”. Elle ne savait pas que ce serait la dernière fois que quelqu’un le verrait vivant.

Vers 9h30, Nancy entendit un bruit sourd venu de l’étage. Pas un fracas, mais assez pour la faire s’arrêter. Elle tendit l’oreille. Pas de cri, pas de pas. Juste le silence. Elle supposa qu’un objet était tombé ou qu’une porte avait claqué. Ginger était avec lui. Tout devait aller bien.

Les heures passèrent. À 13h50, l’interphone sonna. C’était Ginger Alden, la voix tremblante, paniquée. “Il s’est passé quelque chose de grave ici !”, s’sanglota-t-elle. Le cœur de Nancy se serra. Elle monta en courant. Elle le vit. Elvis Presley, face contre terre, sur le sol de la salle de bain. Immobile. “Oh mon Dieu !” murmura-t-elle, pétrifiée. L’instinct prit le dessus. Elle dévala les escaliers, trouva un garde du corps, Al Strada. “Montez vite !”. Ce qui suivit fut un chaos mêlé d’incrédulité. Les secours furent appelés, mais pas immédiatement. Nancy tenta de joindre le Docteur Nick, sans réponse. Lorsque l’ambulance arriva, c’est elle qui leur montra le chemin. “Il avait juste l’air endormi”, dira-t-elle. Mais elle savait. Il était parti. Des taches bleutées commençaient à apparaître sur son visage.

Pendant des décennies, Nancy Rooks garda le silence, par loyauté. Alors que d’autres vendaient leurs récits, elle resta à Memphis, continuant à travailler pour la famille Presley, aidant à transformer Graceland en musée. Elle continuait de monter à l’étage, désormais interdit au public, pour épousseter. Chaque visite rouvrait les blessures.

Dans les années 1990, elle publia “Inside Graceland”, un livre tendre, affectueux, décrivant sa gentillesse et ses manies. Mais elle admit qu’elle n’avait pas tout dit. “Certaines choses,” confia-t-elle, “le monde n’est pas encore prêt à les entendre.”

Ce n’est que bien plus tard, à l’approche de la fin de sa propre vie en 2022, que le poids de ce silence devint trop lourd. “Il est temps de tout dire”, confia-t-elle. Sa révélation n’était pas une théorie du complot. Elle était plus discrète, et bien plus forte. Elle parla d’épuisement. Elle répéta cette dernière scène : le refus du petit-déjeuner, la demande d’eau, la façon dont il l’avait bue, “presque avec désespoir”. “On aurait dit qu’il essayait de se remettre à zéro”, admit-elle enfin.

Nancy décrivit comment, dans les derniers jours, il lisait des livres sur la santé, la spiritualité, parlait de s’éloigner du bruit. “Il essayait de revenir”, dit-elle doucement, “mais personne ne savait faire la différence entre être fatigué et abandonner.”

Puis vint la confession qui surprit tout le monde. Dans une conversation enregistrée, Nancy prononça les mots qu’elle avait gardés pendant des décennies. “Elvis n’est pas simplement mort. Il s’est éteint. Et personne ne l’a arrêté.” Elle expliqua que dans le chaos qui suivit la découverte de son corps, quelqu’un – elle ne dit jamais qui – lui avait demandé de “ranger un peu” avant l’arrivée des secours. C’était instinctif. Elle fit ce qu’on lui dit. Elle essuya le comptoir, déplaça une serviette, remit de l’ordre. “Je ne savais pas ce que je cachais”, dit-elle, la voix lasse. “Je pensais juste aider.” Ce n’est que plus tard qu’elle comprit que par ces gestes anodins, elle avait peut-être effacé quelque chose d’important. Un indice. Un détail.

“Il n’est pas mort comme on le dit”, répéta-t-elle. “Il n’était pas imprudent ce matin-là. Il n’était pas drogué. Il voulait juste dormir.” Pour Nancy, la véritable tragédie était là. Le monde parlait d’une chute, d’une autodestruction. Mais la vérité de Nancy était plus simple, plus douloureuse : il essayait de se relever. Et il a simplement manqué de temps.

Avant de mourir, elle livra une dernière réflexion : “Les gens pensent qu’Elvis a abandonné. Mais non. Il se battait encore. En silence.” Lorsqu’elle s’est éteinte, Nancy Rooks n’a laissé ni richesse ni célébrité. Elle a laissé quelque chose de plus rare : la vérité humaine, complexe et silencieuse, d’un homme derrière la légende. Elle n’a pas ébranlé le mythe ; elle lui a rendu son humanité.