Il y a des moments de télévision qui semblent suspendus dans le temps. Des instants où la spontanéité, le talent d’un conteur et l’énergie d’un plateau fusionnent pour créer un souvenir collectif. La récente apparition de Michel Boujenah sur le plateau de Cyril Hanouna fut l’un de ces moments. L’arme du crime ? Une simple blague. Mais pas n’importe laquelle. “La blague du tunisien”. Une histoire qui, en à peine cinq minutes, a encapsulé l’essence même de l’humour de Boujenah : un mélange d’irrévérence, de tendresse pour ses personnages et d’une maîtrise narrative qui transforme une simple histoire drôle en une véritable performance.

Michel Boujenah n’est pas un humoriste comme les autres. Il est un “conteur”. Un homme dont la voix, les gestes et l’accent ensoleillé sont devenus partie intégrante du patrimoine comique français. Lorsqu’il prend la parole, ce n’est pas seulement pour dire des mots, c’est pour peindre un tableau. Et ce soir-là, le tableau était celui d’une aventure picaresque, celle d’un Tunisien débarquant à Paris avec une seule idée en tête.

Tout commence, comme souvent, par une histoire de famille. “Il y a deux Tunisiens”, lance Boujenah, et déjà, le public est captif. L’un est à Paris, l’autre est resté au pays. Celui de Paris, grisé par la capitale, envoie des lettres incessantes à son cousin. Des lettres qui ne parlent pas de la Tour Eiffel ou du Louvre, mais d’une activité bien spécifique. “Viens viens à Paris”, écrit-il, “tu peux pas savoir les femmes… on nique, on nique, on nique ! Viens, la vie qu’on a, c’est une merveille !”.

La promesse est si alléchante, si répétée, que le cousin finit par céder. Le voilà qui plie bagage. L’imaginaire de Boujenah est précis : “Il prend son costume, il prend son couffin, il met les dattes, les noix, il prend ses tongs… hop, il monte !”. L’image est là, vivante. On voit cet homme, symbole d’une certaine naïveté provinciale ou étrangère, débarquer dans la grande ville, prêt à conquérir ce paradis de la luxure qu’on lui a dépeint.

Son cousin lui a donné un point de rendez-vous : “Boulevard Saint-Michel, il y a plein de filles !”. Notre héros y arrive, et avec une franchise désarmante, il annonce la couleur. Il ne crie pas “Au feu”, il crie son désir : “Je veux niquer ! Je veux niquer ! Je veux niquer !”. La scène est absurde. Un homme en tongs et costume, hurlant son besoin primaire au milieu de Paris. Mais personne ne répond. Paris n’est pas le lupanar espéré. Son cousin est introuvable.

La déception est immense. Il avise un passant, un “type”, et lui expose son problème existentiel : “Je comprends pas, où il m’a dit on nique ici à Paris ? […] Moi je veux niquer, je suis venu pour niquer !”. La réponse du Parisien est un chef-d’œuvre de décalage. Avec un calme olympien, il lui explique la situation : “Écoutez monsieur, bon… là, vous savez, c’est Noël. Alors tout le monde est à la neige”. La logique est implacable. Et le Parisien, pédagogue, de lui offrir la solution. Si vous voulez “copuler”, car il faut bien nommer les choses, “il faut aller à la montagne. À Megève”.

Megève. Le nom sonne comme une nouvelle promesse. Notre Tunisien, dont la quête est devenue obsessionnelle, n’hésite pas une seconde. “Je vais à Megève ! À Megève, on nique ?”. La réponse est prudente mais positive : “Ah, Megève, vous avez une chance. Peut-être. C’est pas sûr, mais vous avez une petite chance”. Il n’en faut pas plus. “En avant ! […] Le train ! Il monte dans le train : ‘Je vais niquer à Megève !’”.

Le voilà donc arrivé dans la station huppée. Le décor a changé, pas le slogan. Il marche dans les rues enneigées de Megève : “Je veux niquer ! Je veux niquer !”. Mais l’enthousiasme ne résiste pas aux éléments. “Au bout d’une heure, deux heures, la nuit tombe, il commence à avoir froid. Il fait : ‘Bon, je veux niquer, mais j’ai froid’”. La priorité, soudain, c’est un toit.

Il tente un premier hôtel. “Bonjour, voilà, je veux niquer, mais d’abord, voilà… une petite chambre”. La réponse est sans appel : “Ah Monsieur, c’est complet”. On l’oriente vers le plus grand établissement, le Mont d’Arbois. Là-bas, l’épuisement a pris le dessus sur la libido. “Bonjour, voilà, voilà, voilà… Je suis un peu fatigué, j’ai un peu froid. Même si je nique pas, c’est pas très grave. J’ai froid, je veux dormir”. Mais là encore : “Je suis désolé cher ami, mais nous n’avons pas de chance, nous sommes complets”.

C’est là que le conte de fées, version Boujenah, prend forme. Entre en scène “Madame la Comtesse de Ribembelle”. Une apparition quasi-divine, s’inquiétant du sort de notre malheureux. “Mais Fernand, que se passe-t-il ?”. Le concierge explique. Le Tunisien, à bout, supplie : “J’ai froid, même un placard, je reste comme ça, je dors dans le placard avec le balai ! Je nique le balai, c’est tout !”.

Touchée par cette détresse, la Comtesse prend une décision. Et Boujenah insiste sur ce point, avec une malice évidente : “Elle fait : ‘Écoutez… et c’est PUREMENT humanitaire, hein ! Vraiment, qu’il n’y ait pas de doute. Montez-le dans ma suite !’”. La suite. On lui installe un “petit lit-cage”. Mais le froid persiste. La couverture est trop petite. “J’ai pas l’habitude, c’est la neige, je déteste ça…”.

La Comtesse, toujours dans un élan de charité pure, va plus loin. “Elle dit : ‘Écoutez… c’est PUREMENT humanitaire… venez dans mon lit. Et vraiment, ne pensez pas à la mauvaise chose, hein !’”. Notre héros, épuisé, n’aspire qu’au repos : “Moi je pense pas, j’ai pas le cerveau… Je veux dormir, voilà. C’est tout”.

Pour sceller le caractère platonique de l’arrangement, la Comtesse érige une frontière. “D’ailleurs, nous allons faire une chose très simple : nous allons mettre les skis entre nous. Et comme ça, il ne pourra rien se passer”. Des skis. Entre eux. Dans le lit. L’absurdité est à son comble.

Ils s’installent. Mais le silence de la nuit travaille l’esprit de notre protagoniste. “Et à ce moment-là, dans sa tête, ça grouille quand même”. La pensée est fulgurante. “Putain. La Comtesse de Ribembelle. Je suis juste à côté. Dans le Mont d’Arbois. Voilà. Je suis venu pour niquer, je nique pas. Elle est là, juste à côté”.

La tentation est trop forte. L’assaut commence, méthodique, prudent. “Je m’en fous, je glisse une… une pâte. Je glisse une pâte sous le ski”. Réaction ? “Ah, elle dit rien. En avant !”. L’escalade se poursuit. “Je glisse la jambe. Hop. Elle dit rien. Je glisse la deuxième pâte… la deuxième jambe. Elle dit rien. Je monte sur elle. En avant. Je dis rien”.

Il est sur elle. “Je suis incognito”, pense-t-il, dans un dernier éclair de naïveté. “Et je commence à niquer. Je nique, je nique…”.

C’est alors que la Comtesse, loin d’être endormie ou offensée, se met à murmurer, dans un râle de plaisir : “Ah… c’est exquis… c’est exquis…”.

Le rythme de la blague s’arrête net. La salle est suspendue à la chute. Et Boujenah la livre, avec un timing parfait. Notre héros, dans l’action, interloqué par ce mot qu’il ne comprend pas, répond :

“C’est ce qui ? C’est mon cul !”.

L’explosion de rire est totale. La blague, construite sur un crescendo d’absurdité, de clichés et de quiproquos culturels, trouve sa résolution dans un jeu de mots trivial, une collision frontale entre l’aristocratie (“exquis”) et la trivialité la plus crue (“mon cul”).

Ce qui rend ce moment si puissant, au-delà de la blague elle-même, c’est la performance de Boujenah. Il est le Tunisien naïf. Il est le Parisien blasé. Il est la Comtesse précieuse. Il vit son histoire, la mime, la ponctue de silences et d’accélérations. Son humour, souvent basé sur ses origines, lui permet de naviguer dans des eaux où d’autres s’échoueraient.

Car oui, la blague joue sur les stéréotypes : le Tunisien obsédé, le Parisien froid, l’aristocrate décadente. Racontée par un autre, elle pourrait être jugée de mauvais goût, “datée” à l’ère de la sensibilité exacerbée. Mais avec Boujenah, elle passe. Elle devient une fable, un conte rabelaisien où la morale est que le désir et le langage ne font pas bon ménage.

Ce clip, visionné près d’un million de fois, est devenu un phénomène viral. Pourquoi ? Parce qu’il touche à quelque chose d’essentiel : le plaisir régressif d’une bonne blague “grasse”, racontée par un maître. Il crée une discussion. Il fait réagir. Certains crient au génie, d’autres au scandale. Mais personne ne reste indifférent.

En une histoire, Michel Boujenah a rappelé qu’il était l’un des derniers “monuments” de cette comédie-là. Une comédie qui ose le vulgaire pour atteindre le rire, qui utilise le cliché pour mieux le tordre. La Comtesse de Ribembelle et le Tunisien de Megève sont entrés, le temps d’une soirée, au panthéon des grands moments de rire télévisuel. Et c’est tout, sauf “exquis”. C’est du Boujenah.