L’atmosphère est électrique, presque palpable à travers les murs de l’hémicycle. L’exercice des questions au gouvernement, souvent théâtre de joutes verbales aiguisées, a pris une tournure d’une gravité sombre, presque “cosmique”, pour reprendre le terme d’un observateur. Face au Premier ministre, Gabriel Attal, se tient la députée Mathilde Panot. Mais ce n’est pas un simple échange politique qui se joue ; c’est un véritable “catalogue des espèces en voie de disparition sociale” qui est déclamé, un acte d’accusation d’une violence rare, culminant par un cri qui résonne comme un avertissement : “Monsieur le Premier ministre, c’est le peuple tout entier qui n’en peut plus de vos politiques !”

La charge est frontale, la dramaturgie assumée. La députée, dans ce qui ressemble à une performance politique méticuleusement orchestrée, dépeint une France au bord de l’asphyxie, un pays où la souffrance n’est plus une exception mais la norme. “Pendant que vous vivez de l’esbrouffe éternelle, le pays souffre”, lance-t-elle, balayant d’un revers de main ce qu’elle qualifie de “tentatives d’hypnose” gouvernementales. Le ton est donné : la rupture est totale.

Au cœur de ce réquisitoire, il y a ceux que Mathilde Panot présente comme les victimes expiatoires d’un modèle intenable. La liste est longue, précise, et touche chaque strate de la société française. Elle commence par les agriculteurs, “à bout”, qui comprennent que le “libre-échange” et “les marges sans contrôle” sont la source directe de leurs difficultés quotidiennes. L’écho des tracteurs dans les rues de Paris et la colère paysanne qui a secoué le pays en début d’année résonnent puissamment dans ses paroles. Elle accuse le gouvernement de défendre un système qui les broie au nom d’une concurrence déloyale.

Puis vient le tour de l’Éducation Nationale, un autre pilier de la République en souffrance. Les enseignants, dit-elle, voient la mise en place des “groupes de niveau” comme une idée “aussi stigmatisante qu’inefficace sur le plan pédagogique”. Pour elle, ce n’est pas une simple réforme, mais la preuve du “caractère systématique de la destruction du service public” qu’ils honorent. La promesse d’une école de l’égalité est, selon ses mots, trahie au profit d’une logique de tri social.

La charge continue, implacable, visant un autre symbole du service public français : le rail. “Les cheminots, que vous avez vilipandés, dont vous avez dégradé la condition sociale”, s’enflamme la députée, “voient disparaître à petit feu le service public ferroviaire”. L’accusation est précise : le gouvernement aurait “détruit méthodiquement” ce service pour “libéraliser le rail, conformément aux directives européennes”. La perte du statut des cheminots, les fermetures de petites lignes, la hausse des tarifs : tout y passe.

L’hémicycle, qu’on croirait “à la remise des Césars, sauf que personne ne gagne de prix”, écoute cette litanie de la misère moderne. Car la coupe, selon l’oratrice, est pleine. Elle n’oublie pas les “salariés du privé”, qui “souffrent toujours davantage du partage violemment injuste de la valeur produite”. Une critique directe du déséquilibre entre les profits des grandes entreprises et les salaires qui stagnent face à l’inflation.

Le secteur de la santé, en crise permanente depuis des années, est le suivant sur la liste. Les “soignants et personnels du secteur médico-social”, malgré leur “engagement quotidien”, ne peuvent que constater “l’obstination à mettre en pièce le service public de la santé”. L’image de l’hôpital public, autrefois fierté nationale, aujourd’hui symbole d’épuisement et de manque de moyens, est au centre de son propos.

Mathilde Panot n’épargne personne. Elle parle des “chômeurs”, qui “pâtissent à chacune de vos réformes davantage de la violence que vous leur infligez”. Elle évoque la “précarité” ou la “honte” comme seules alternatives laissées par les “discours d’exclusion” du gouvernement. Les réformes successives de l’assurance chômage, durcissant les conditions d’indemnisation, sont ici directement visées.

Même l’avenir semble condamné. “Les jeunes pour le climat”, affirme-t-elle, “voient votre incompréhension totale de l’ampleur des changements nécessaires pour faire face au dérèglement climatique et à l’extinction de masse des espèces”. L’inaction climatique est présentée non pas comme un oubli, mais comme un choix politique délibéré, sacrifiant l’avenir sur l’autel du présent.

Enfin, les “retraités”, qui “s’inquiètent des coups de canif” mis dans le “contrat social qui unit entre elles les générations”, notre “magnifique système de retraite par répartition”. La réforme des retraites, passée en force, a laissé des traces indélébiles, et la députée appuie là où la fracture est encore béante.

Mais quelle est la source de tous ces maux ? Mathilde Panot identifie un coupable unique, une cause centrale à cette “déstabilisation profonde” de la société. “Elles ont toutes la même source”, martèle-t-elle, “le refus d’engager le partage des richesses pour rémunérer le travail, engager les investissements nécessaires pour les bifurcations écologiques et reconstruire nos services publics”. L’accusation est celle d’un choix idéologique : le choix de protéger le capital au détriment du travail, de l’écologie et du bien commun.

Le discours atteint alors son “bouquet final”, quittant l’orbite terrestre pour une dramaturgie assumée, un “bingo de l’apocalypse”. Les mots “faim” et “misère” sont lâchés. L’accusation finale est terrible, sans précédent dans sa formulation : “Vous resterez dans l’histoire comme le pouvoir qui a ramené la France à un pays qui a faim, à un pays où les gens meurent de la rue, meurent du travail, meurent sur des brancards d’hôpitaux.”

Rideau. La charge est totale. En quelques minutes, Mathilde Panot a dressé le portrait d’une France reléguée, d’une République sociale en lambeaux, d’un peuple abandonné par ses élites. Au-delà de la performance oratoire, qui peut être perçue par certains comme une caricature, ce discours expose la profondeur de la colère qui gronde dans une partie du pays. Il acte une défiance totale envers l’exécutif et sa capacité à comprendre la souffrance quotidienne de millions de Français.

Face à Gabriel Attal, c’est bien plus qu’une opposition politique qui s’est exprimée ; c’est une vision du monde, une angoisse existentielle sur l’avenir du modèle social français. En ramenant les mots “faim” et “mort” au cœur de l’hémicycle, la députée a voulu créer un électrochoc, forcer le gouvernement à regarder en face une réalité qu’il est accusé de nier. Le “peuple”, au nom duquel elle parle, n’est plus seulement en colère. Selon elle, il est à l’agonie.