Pour le monde entier, elle était “Simply the Best”. Une force de la nature, une tornade d’énergie brute, une voix capable de fendre le rock et des jambes assurées pour un milliard de dollars. Tina Turner, la Reine, semblait avoir une vie parfaite, couronnée de Grammys et de l’adoration de millions de fans. Mais sous cette façade de perfection scintillante se cachait un abîme de souffrance. Près d’un an après son décès, son mari, Erwin Bach, l’homme qui a partagé ses dernières décennies, brise enfin le silence. Il confirme les rumeurs les plus sombres et révèle une histoire de survie, de résilience et d’un amour si puissant qu’il a, littéralement, sauvé sa vie.

Les confessions d’Erwin Bach ne sont pas de simples anecdotes ; elles sont le dernier chapitre qui éclaire toute l’histoire. La rumeur la plus persistante, et la plus incroyable, est vraie. Dans ses dernières années, Tina Turner n’était pas seulement malade. Elle était au bord du gouffre. Après avoir survécu à un AVC sévère seulement trois semaines après leur mariage en 2013, qui l’a laissée incapable de marcher, elle a été diagnostiquée d’un cancer intestinal en 2016. Les complications ont entraîné une insuffisance rénale.

La situation était si désespérée que Tina, la survivante ultime, se préparait à mourir. Erwin Bach confirme qu’elle était allée jusqu’à s’inscrire auprès d’une organisation de suicide assisté en Suisse, où ils résidaient. Elle ne supportait plus la souffrance. C’est alors qu’Erwin a fait l’impensable. Dans un acte d’amour profond, l’antithèse de tout ce qu’elle avait connu auparavant, il lui a offert un de ses reins. “Je ne voulais pas d’une autre femme ou d’une autre vie,” a-t-il sobrement déclaré. “Tina est la seule.” La greffe a eu lieu en 2017. Tina Turner portait littéralement une partie de l’homme qui l’aimait en elle.

Pour comprendre la puissance de ce don, il faut remonter aux origines de sa douleur. Née Anna Mae Bullock, sa vie a commencé par une blessure fondatrice : l’abandon. Élevée en cueillant le coton dans le Tennessee, elle a d’abord été laissée par ses parents partis chercher du travail pendant la guerre. Mais le traumatisme indélébile est survenu à 11 ans, lorsque sa mère, Zelma, a fui un mariage violent et l’a abandonnée, elle et ses sœurs. “Elle ne m’aimait pas,” confiera-t-elle plus tard. Ce vide, cette quête d’amour et de validation, allait définir la première moitié de sa vie et la jeter dans les bras du pire homme possible.

Quand elle rencontre Ike Turner à Saint-Louis, elle est une jeune mère célibataire (Craig, né de sa relation avec le saxophoniste Raymond Hill, qui l’a aussi abandonnée) et sa propre mère l’a mise à la porte. Ike voit son talent, mais surtout, il voit une opportunité. Lorsqu’elle remplace au pied levé un chanteur sur “A Fool in Love”, le destin bascule. Le président du label est ébloui par sa voix, mais pose une condition : elle doit être la star. Ike accepte, et dans un acte de contrôle prémonitoire, il la rebaptise “Tina Turner” et dépose immédiatement la marque. Si elle partait, il pouvait simplement la remplacer par une autre “Tina”. Elle n’était pas une personne, elle était un produit.

Leur “lune de miel” à Tijuana donne le ton : Ike l’emmène dans un bordel pour assister à un spectacle sexuel en direct, une humiliation qu’elle taira pendant des décennies. La première violence physique éclate peu après, lorsqu’elle exprime sa réticence à changer de nom. Ike la frappe à la tête avec un embauchoir en bois. C’est le début de seize années de terreur. Le public voyait une énergie électrisante sur scène ; en coulisses, Tina chantait avec des lèvres contusionnées, des yeux au beurre noir et une mâchoire douloureuse. L’addiction d’Ike à la cocaïne et son trouble bipolaire (diagnostiqué bien plus tard) transformaient leur vie en un enfer.

En 1968, se sentant piégée et sans espoir, elle tente de mettre fin à ses jours en avalant 50 pilules de Valium avant un spectacle. Lorsqu’elle se réveille à l’hôpital, Ike est à son chevet. Sa réaction ? “Tu devrais mourir, salope.” Cet instant d’une cruauté absolue est un électrochoc. Elle comprend qu’elle a survécu pour une raison. Elle doit s’échapper.

La fuite, digne d’un film, a lieu le 1er juillet 1976, à Dallas. Après une énième dispute violente dans la limousine, elle attend qu’Ike s’endorme. Vêtue de ses vêtements ensanglantés, avec seulement 36 centimes et une carte de crédit de station-service en poche, elle court. Elle traverse une autoroute à six voies, esquivant les voitures, et trouve refuge dans un motel Ramada Inn, où le gérant, voyant son état, lui donne une chambre.

Le divorce est finalisé en 1978. Les termes sont en disaient long : elle renonce à tout – l’argent, les droits sur leur musique, les biens immobiliers. Elle ne demande que deux choses : deux voitures et, surtout, son nom. “Tina Turner”. Ce nom, créé par Ike pour la contrôler, allait devenir son unique atout, le symbole de sa renaissance. Les années qui suivent sont d’une difficulté extrême. Elle vit de bons d’alimentation, croule sous les dettes des tournées annulées, et vit dans la peur : des sbires d’Ike tirent sur sa maison pour l’intimider.

Le retour est lent, pavé d’humiliations, comme cette tournée controversée en Afrique du Sud en plein apartheid. Mais le vent tourne avec son manager Roger Davies. En 1984, à 45 ans, Capitol Records lui donne 14 jours pour enregistrer un album au Royaume-Uni. Ce sera “Private Dancer”. C’est l’un des plus grands retours de l’histoire de la musique. Tina Turner devient une superstar mondiale, plus grande qu’elle ne l’avait jamais été, et cette fois, elle est seule aux commandes.

C’est au sommet de sa nouvelle gloire, en 1986, qu’elle rencontre Erwin Bach, un cadre musical allemand. Leur relation, qui durera plus de trois décennies avant leur mariage en 2013, est le miroir opposé de celle avec Ike. Il est son roc, son refuge. Là où Ike voyait un objet remplaçable, Erwin voyait une femme irremplaçable.

Même dans le bonheur, la tragédie la rattrape une dernière fois. En 2018, son fils aîné, Craig, celui qu’elle avait eu adolescente, se suicide. Une perte dévastatrice qui la laisse le cœur brisé.

Quand Erwin Bach confirme aujourd’hui ces rumeurs, il ne fait pas que partager des secrets de famille. Il met en lumière le contraste ultime de la vie de Tina. Elle a passé 16 ans avec un homme qui lui a pris son identité, son argent, sa dignité et qui a failli lui prendre la vie. Elle a passé les 37 années suivantes avec un homme qui l’a célébrée, protégée, et qui lui a finalement donné une partie de lui-même pour qu’elle puisse vivre.

Tina Turner est décédée le 24 mai 2023, à 83 ans, dans leur château en Suisse. Sur sa porte, une pancarte disait : “Ne sonnez pas avant midi.” La reine du rock, la survivante de l’enfer, avait enfin trouvé le droit de se reposer.