L’atmosphère est lourde, presque irrespirable. Nous sommes au cœur de la République, dans l’enceinte sacrée de l’Assemblée Nationale, un lieu où les mots sont habituellement pesés, polis, et souvent vidés de leur substance. Mais ce jour-là, un homme se lève, et le silence qui s’installe n’est pas celui du respect habituel. C’est un silence chargé d’électricité, le calme avant la tempête. Cet homme, c’est Jean-Philippe Tanguy, député, mais surtout, comme il le révèle lui-même, un homme qui “sait”.

Ce n’est pas un discours politique qu’il s’apprête à livrer. C’est une confession. Une bombe à fragmentation. Une plongée dans les coulisses les plus sombres d’une affaire d’État qui mêle la haute finance, la souveraineté nationale, et des méthodes dignes des meilleurs films d’espionnage.

“Je suis peut-être une des personnes les mieux placées pour savoir”, lance-t-il à la tribune. Le ton est donné. Tanguy n’est pas un simple observateur ; il est un ancien de Général Électrique, l’entité au cœur du scandale Alstom. Il prévient l’hémicycle : il sait “ce que peut faire une multinationale américaine”. Il parle de “magouilles”, de “compagnie”, et “d’histoires de fric”. Il accuse, sans détour, ces entités de vouloir “attenter aux intérêts d’un pays souverain comme la France, y compris dans son cœur, y compris dans sa souveraineté énergétique”.

Mais ce qui suit fait basculer son intervention de l’analyse politique au thriller paranoïaque. Ou plutôt, au récit terrifiant d’une réalité que personne n’ose nommer.

Le député se lance alors dans un récit personnel qui glace le sang. Il parle de lui, à la première personne. “Je sais aussi que vous pouvez rentrer chez vous un soir, et que votre appartement a été visité par des forces mystérieuses.” Il le répète, pour être sûr que l’horreur imprime les esprits. “Vous pouvez rentrer chez vous une deuxième fois un soir, et que votre appartement a encore été visité.”

Il décrit la scène avec une précision clinique, celle d’un homme qui l’a vécue. Ce ne sont pas des cambrioleurs ordinaires. L’argent est toujours là. “Tout ce qui a de la valeur” est resté en place. Ce qui a disparu ? “Vos documents. Vos ordinateurs.” Le message est clair : ce n’était pas un vol, c’était une opération d’intimidation, un pillage d’informations.

Et que fait la police face à un député de la République qui signale une telle violation ? La réponse est si absurde qu’elle en devient sinistre. “On vous dit : ‘Mais c’est sans doute des gitans qui sont passés dans votre appartement’”. Tanguy ricane, jaune. “Bien sûr, les gitans qui ont fait un feu de joie avec les documents que vous pouviez avoir…” L’ironie est amère. Elle sous-entend une chose terrible : soit les forces de l’ordre sont d’une incompétence crasse, soit elles ont reçu l’ordre de ne pas voir, de ne pas chercher. De classer l’affaire.

Mais l’horreur ne s’arrête pas à la violation de domicile. Les “forces mystérieuses” ont visiblement décidé de monter en puissance. La guerre psychologique ne suffisant plus, elles sont passées à la violence physique.

Jean-Philippe Tanguy désigne alors un de ses collègues, Thomas Ménagé, présent dans l’hémicycle. C’est lui qui l’a “récupéré”. Récupéré de quoi ? D’une agression sauvage.

“Ça peut vous intéresser, peut-être”, lance Tanguy à ses collègues qui semblent s’agiter. “C’est la vérité, chers collègues. Qu’un soir, vous quittez le travail à 22h, un samedi soir, et puis vous êtes pris dans une rue sombre. Vous êtes agressé au couteau.”

La description devient insoutenable. “Vous êtes mis à terre. Quelqu’un qui parle anglais vous enfonce sa lame dans la paupière, en vous disant que si vous allez voir la police, il va vous tuer.”

Tanguy: "L'Assemblée, une opportunité unique de nous crédibiliser"

Relisons cette phrase. Un député français. Agressé à Paris. Par un homme parlant anglais. Qui ne lui vole rien, mais lui place une lame dans la paupière en le menaçant de mort s’il parle aux autorités. Nous ne sommes plus dans une démocratie apaisée. Nous sommes dans un narco-État, ou dans un roman de John Le Carré. C’est une menace directe, une tentative d’assassinat ou, à tout le moins, un acte de torture visant à imposer le silence. “Voilà la réalité !”, hurle presque Tanguy, couvrant les rires gênés de certains. “Ça vous fait rire ? C’est ce qui m’est arrivé !”

Face à cette terreur digne de la CIA, quelle est la réponse du gouvernement ? Quelle est la protection offerte à ces élus menacés au cœur de leur mission ? C’est ici que le discours de Tanguy atteint son paroxysme de colère.

Il fustige la réponse législative du pouvoir en place. Une “petite loi”, une “souris ridicule” née d’une “montagne de mensonges”. Et que propose cette loi pour contrer des agents étrangers prêts à égorger des élus dans des rues sombres ?

“Vous avez demandé aux espions et à ceux qui veulent faire des méfaits en France de… de s’inscrire sur un registre !”

L’hémicycle explose. La proposition est tellement grotesque qu’elle dépasse l’entendement. Tanguy est déchaîné. “Il faut quand même avoir des ‘boloss’ pour la sortir, celle-là ! Mais bien sûr, les espions, les agents chinois, russes, saoudiens, qataris, vont s’inscrire sur votre registre ! Ils vont vous prévenir qu’ils vont détourner l’intérêt français ! Ils vont peut-être vous demander l’autorisation !”

Cette ironie cinglante n’est pas qu’un effet de manche. Elle dépeint un gouvernement qui, face à une guerre économique et informationnelle d’une violence inouïe, répond par un formulaire administratif. C’est la démission de l’État. C’est la preuve, selon Tanguy, que le pouvoir ne veut pas voir, ou pire, qu’il ne peut pas agir.

Car vient alors la conclusion. La flèche finale, celle qui touche au cœur. Pourquoi une telle passivité ? Pourquoi cette loi “ridicule” qui ne protège personne ? Jean-Philippe Tanguy livre sa propre analyse, et elle est sans appel.

“Vous ne voulez pas lutter contre la corruption ! Vous ne voulez pas lutter contre la pourriture !”

La phrase tombe comme un couperet. Le silence, cette fois, est total. Il ne s’agit plus de “magouilles” ou de lobbying. Il s’agit de “pourriture”. Le mot est choisi. Il évoque une gangrène, une nécrose morale qui aurait envahi l’appareil d’État.

Et le député termine par la plus grave accusation qu’il soit possible de formuler au sein même du temple de la démocratie : “Parce que la pourriture… est au cœur de votre système.”

Le discours est terminé. Jean-Philippe Tanguy s’assoit. Il a tout dit. Il a brisé l’omertà. Il a raconté les “visites” nocturnes, les ordinateurs volés, la lame sur la paupière, et l’inaction complice d’un système qui préfère demander aux espions de signer un registre plutôt que de les combattre.

Il a transformé une affaire économique complexe, celle d’Alstom, en un scandale d’État aux relents de thriller. Il a posé une question fondamentale : qui dirige réellement la France ? Les citoyens élus, ou les “forces mystérieuses” et les multinationales qui, dans l’ombre, n’hésitent plus à menacer, à agresser, et peut-être demain, à tuer ? La séance est levée, mais la pourriture, elle, reste.