Paris, France – Il disait souvent qu’il voulait mourir sur scène, mais c’est dans la quiétude de son bain, dans sa maison de Mouriès, que Charles Aznavour a tiré sa révérence le 1er octobre 2018. Le monde a perdu son dernier grand troubadour, une légende de 94 ans dont la voix éraillée a chanté l’amour, la misère et la bohème aux quatre coins de la planète. Mais au milieu de cet océan d’hommages planétaires, une silhouette est restée, comme toujours, digne et silencieuse dans l’ombre : Ula Thorsell, sa troisième épouse et l’unique grand amour de sa vie.

Aujourd’hui, alors que le souvenir du “Sinatra français” reste vivace, le voile se lève enfin sur l’intimité de ce couple fascinant. Loin des clichés du show-business, Ula et son fils Mischa brisent le silence, offrant un regard bouleversant sur la femme qui a partagé, et surtout supporté, la vie trépidante d’un monstre sacré pendant plus d’un demi-siècle.

Le Destin d’un Immigré Devenu Légende

Pour comprendre la force du lien qui unissait Charles à Ula, il faut remonter aux racines de l’artiste. Né Shahnour Varinag Aznavourian, fils d’immigrés arméniens ayant fui le génocide, Charles a grandi dans la pauvreté, la musique et l’espoir. Petit, doté d’une voix voilée que les critiques qualifiaient d’invendable, il a dû se battre contre vents et marées. De la vente de journaux et de chocolat au marché noir pendant l’Occupation, jusqu’à l’humiliation de devoir prouver sa non-judéité aux soldats allemands, sa résilience était forgée dans l’acier.

Sa rencontre avec Edith Piaf fut déterminante. La “Môme” l’a pris sous son aile, le traitant comme son “génie idiot”, le forgeant à la dure école de la vie d’artiste. Il fut son chauffeur, son confident, son souffre-douleur parfois, mais jamais son amant, une barrière qui a probablement sauvé leur amitié. Piaf lui a ouvert les portes de l’Amérique, mais c’est son travail acharné qui a fait de lui une star.

Pourtant, côté cœur, le succès tardait à venir. “Pour le premier mariage, j’étais trop jeune. Pour le deuxième, j’étais trop stupide”, avouait-il avec son franc-parler légendaire. C’est la troisième fois, avec Ula, qu’il a enfin “eu raison”.

Ula et Charles : La Rencontre de Deux Mondes Opposés

 

Nous sommes en 1966. Charles est déjà une star, un homme “électrique”, une boule de nerfs toujours en mouvement. Ula Thorsell est un mannequin suédois, protestante, calme, issue d’une famille bourgeoise, de 17 ans sa cadette. Tout les oppose. Et pourtant, la magie opère dans une boîte de nuit parisienne.

Ce qui frappe dans les révélations récentes d’Ula, c’est la lucidité avec laquelle elle a abordé cette relation. “Je ne suis pas tombée amoureuse au premier regard”, confie-t-elle avec une honnêteté désarmante. Il a dû la courtiser, patiemment. Elle avait peur de ce monde artificiel qui n’était pas le sien.

Leur secret ? Ula n’a jamais épousé “Aznavour”. Elle a épousé Charles. “J’ai épousé un homme, pas un chanteur”, insiste-t-elle. Cette distinction fut cruciale. Pendant 54 ans, elle a appliqué une règle d’or : ne jamais s’immiscer dans sa carrière. Elle ne lui donnait ni conseils ni directives artistiques. En retour, Charles trouvait auprès d’elle un havre de paix, loin des paillettes et des faux-semblants.

Une Vie de Compromis et d’Humour

La vie avec Aznavour n’était pourtant pas un long fleuve tranquille. L’artiste était un éternel insatisfait, un bâtisseur compulsif. Ula raconte avec humour son plus grand défaut : sa manie des rénovations. “Il veut toujours changer quelque chose, abattre des murs, construire une piscine… Je déteste les travaux !”, s’amusait-elle.

Mais au-delà de ces tracas domestiques, c’est l’équilibre de leurs personnalités qui fascine. Lui, le latin explosif qui s’emportait lors des débats politiques à la télévision ; elle, la scandinave pacifiste qui “cédait” quand elle savait qu’il avait raison. Elle lui a apporté la tolérance et la tempérance ; il lui a appris “un peu de folie”.

Contrairement aux femmes d’artistes qui finissent par nourrir de l’amertume, Ula affirme n’avoir aucun regret. “Je suis une femme sans ambition”, déclare-t-elle sereinement. Son bonheur résidait dans ses enfants, Katia, Mischa et Nicolas, et dans la stabilité qu’elle offrait à son mari tourbillon. Elle n’a jamais été jalouse, malgré la réputation de séducteur de Charles et ses chansons d’amour enflammées. Une confiance absolue régnait entre eux.

La Vie Après le Maestro : Le Deuil et la Reconstruction

 

Depuis ce funeste jour d’octobre 2018, la vie d’Ula a radicalement changé. Cinq ans après la disparition de son âme sœur, son fils Mischa donne des nouvelles touchantes. Ula a quitté la grande maison de Saint-Sulpice pour retourner à Genève, se rapprochant de ses enfants.

“C’est très difficile pour elle”, avoue Mischa. Comment ne pas l’être ? Après avoir vécu plus d’un demi-siècle avec un homme aussi présent, aussi vibrant, le vide est immense. Mais Ula reste fidèle à elle-même : discrète, digne, forte. Elle ne cherche pas la lumière. Elle vit une existence tranquille, entourée de l’amour des siens, cultivant son jardin au sens propre comme au figuré, loin du tumulte médiatique qu’elle a toujours fui.

Elle garde en elle les souvenirs d’un Charles que le public ne connaissait pas : le père strict mais aimant qui appelait ses enfants plusieurs fois par jour, l’homme “naïf et trop gentil” qui s’est fait trahir financièrement mais a tout reconstruit sans se plaindre, le mari qui, après 20 ans de mariage, la regardait encore avec les yeux de l’amour.

Un Héritage d’Amour

 

L’histoire de Charles et Ula est une leçon d’humilité dans un monde obsédé par l’image. Elle nous rappelle que derrière chaque grand homme, il n’y a pas forcément une femme qui le pousse vers la gloire, mais parfois une femme qui lui permet simplement de rester humain.

“Il n’était pas l’homme idéal pour tout le monde, mais il l’était pour moi”, résume Ula. Une phrase simple, sans fioritures, à l’image de leur amour. Charles Aznavour a laissé derrière lui un patrimoine musical immortel, mais sa plus belle réussite restera sans doute cette famille unie et cette femme qui, aujourd’hui encore, porte sa mémoire avec une élégance silencieuse.

Alors que nous réécoutons “La Bohème” ou “Emmenez-moi”, ayons une pensée pour Ula, celle qui a permis à Charles d’être, tout simplement, heureux.