Dans le panthéon scintillant du cinéma français, Jean Marais brille d’un éclat particulier. L’acteur fétiche de Cocteau, le héros de cape et d’épée, le monstre sacré au physique de dieu grec, a laissé une empreinte indélébile dans la mémoire collective. Mais derrière la lumière aveuglante des projecteurs se cache une histoire sombre, une tragédie familiale qui a connu son épilogue funeste loin des caméras, dans le silence d’un pavillon isolé. C’est l’histoire de Serge Villain-Marais, le fils adoptif, l’héritier déchu puis rétabli, qui a gagné des millions en justice avant de se donner la mort, seul.

Cette histoire, digne d’un drame shakespearien, commence non pas par une naissance, mais par une reconnaissance. Nous sommes en 1963. Jean Marais est au sommet de sa gloire. Homosexuel et vivant au grand jour sa relation mythique avec Jean Cocteau (jusqu’à la mort de ce dernier cette même année), l’acteur n’a jamais caché son orientation. Pourtant, le désir de paternité, ou peut-être de transmission, le taraude. C’est alors qu’il rencontre ou retrouve Serge Ayala, né le 31 août 1942.

Les versions sur leur première rencontre divergent. L’une, plus romanesque, raconte que Marais aurait croisé le jeune homme dans un bar et aurait été frappé par une vague ressemblance. Une autre, plus crédible, fait état d’une brève liaison de Marais avec la mère de Serge, Maria Ayala, pendant la Seconde Guerre mondiale, une paternité que l’acteur n’avait jamais prise au sérieux jusqu’à ce jour. Quoi qu’il en soit, en 1963, Jean Marais reconnaît et adopte officiellement ce fils de 21 ans, qui prendra le nom de Serge Villain-Marais.

Pour le jeune homme, c’est un tourbillon. Il est propulsé dans l’univers d’un géant. Jean Marais tente de lui mettre le pied à l’étrier. Serge s’essaie à plusieurs carrières : il est d’abord jockey, puis pousse la chansonnette au milieu des années 60, sortant quelques 45 tours (“Quatre murs”, “Tu étais mon ami”) qui tomberont vite dans l’oubli. Le cinéma lui ouvre aussi brièvement ses portes. En 1967, il partage l’affiche avec son père dans le film “Sept hommes et une garce”. C’est une tentative, un espoir de suivre les traces du père. Mais le talent ou la chance ne sont pas au rendez-vous.

Rapidement, il apparaît que la relation entre le père et le fils est plus complexe qu’il n’y paraît. Les photos de l’époque les montrent souriants, mais les proches décriront plus tard un lien distant, une affection réelle mais pudique, peut-être maladroite. Serge peine à exister par lui-même, écrasé par l’ombre colossale du “Magnifique”. Comme le confiera un jour un biographe, “malgré leur relation, Marais et Serge n’ont jamais développé le lien étroit que l’on pourrait attendre entre un père et son fils.”

Les années passent. Jean Marais vieillit, se retire progressivement à Vallauris, dans le sud de la France, où il se consacre à la poterie et à la sculpture. Serge, lui, mène sa vie, loin des fastes. Et puis, vient le drame. Le 8 novembre 1998, Jean Marais décède à Cannes d’une maladie cardiovasculaire, à l’âge de 84 ans. La France pleure son héros. Serge pleure son père. Mais le deuil va rapidement se transformer en une bataille juridique amère et sordide.

À l’ouverture du testament, c’est la stupeur. Serge Villain-Marais, le fils unique, est déshérité. Jean Marais a fait d’une de ses amies proches, Nicole Pasquali (surnommée “Nini”), sa légataire universelle. C’est un coup de tonnerre. Pour comprendre cet acte, il faut revenir sur les dernières années de l’acteur. Marais souffrait en réalité d’un cancer des os, une maladie douloureuse que ses amis les plus intimes, Nicole et son mari Joe Pasquali, lui avaient cachée, de peur de l’abattre moralement. Ce sont eux qui ont veillé sur lui jusqu’à la fin, gérant ses affaires, ses soins, sa vie.

Pour Serge, cette décision est plus qu’une spoliation financière ; c’est le désaveu ultime, la négation publique de son statut de fils. Il se sent trahi, non seulement par un père qui l’efface de sa propre histoire, mais aussi par cet entourage qui a fait écran. Il décide de se battre.

Commence alors une longue et douloureuse procédure judiciaire. Une guerre d’héritage qui va durer près de dix ans. Serge attaque le testament, plaide l’abus de faiblesse, tente de prouver que son père, malade et sous influence, n’avait plus toute sa tête au moment de signer ce document. Les médias s’emparent de l’affaire, mais avec une certaine distance. L’image de Jean Marais est intouchable, et ce fils de l’ombre qui réclame sa part suscite une certaine méfiance.

Pourtant, la justice finit par lui donner raison. Après une décennie de combat, la cour reconnaît ses droits de fils. L’héritage, conséquent (on parle de plusieurs millions d’euros, incluant des biens immobiliers et les droits d’auteur), lui revient en grande partie. La victoire est totale sur le plan juridique. Serge Villain-Marais est enfin reconnu comme l’héritier légitime.

Mais la victoire est amère. Terriblement amère. Car si le tribunal a pu lui rendre l’argent, il ne pouvait pas lui rendre son père, ni effacer l’humiliation et la blessure narcissique de la répudiation. L’argent est là, mais le mal est fait, profond, incurable.

Les années qui suivent cette victoire judiciaire ne sont pas celles de l’apaisement, mais celles d’une lente et inexorable descente aux enfers. Serge, qui approche les 70 ans, est un homme riche, mais profondément seul. Son meilleur ami, Guy Balenzi, témoignera plus tard dans les colonnes de France Dimanche, dessinant le portrait d’un homme brisé. “Depuis qu’il avait touché l’argent qui lui revenait, je pensais qu’il était sauvé,” confiera-t-il. Mais l’illusion fut de courte durée.

Serge vit reclus dans un pavillon isolé, avec pour seule compagnie ses quatre chiens. Il souffre, selon son ami, d’une “énorme solitude”. L’argent n’a rien arrangé. Au contraire, il a peut-être accentué le vide de son existence. Son seul souhait, qu’il répétait à ses proches, était simple et tragiquement humain : “rencontrer une femme et recréer une famille”. Un rêve qu’il ne réalisera jamais.

Le poids du passé est trop lourd. La dépression, qui le couvait sans doute depuis ce jour de 1998 où il s’est senti renié par son père, ne le lâchera plus. La bataille pour l’héritage l’a épuisé, mais c’est la blessure émotionnelle qui s’est infectée. Il n’a jamais pu “digérer le fait que son père ait voulu le déshériter”.

En février 2012, quatorze ans après la mort de son père, Serge Villain-Marais met fin à ses jours. L’acte est aussi brutal que sa solitude : il utilise un fusil de chasse. Il avait 69 ans.

Sa mort fait peu de bruit. Quelques entrefilets dans la presse, rappelant brièvement ce drame familial en marge de la biographie lumineuse de Jean Marais. Mais l’histoire de Serge est celle d’un homme qui a passé sa vie à chercher une place qu’il n’a jamais vraiment trouvée : ni dans le cœur du public, ni, croyait-il, dans celui de son propre père. Sa victoire juridique fut sa plus grande défaite intime, la preuve tragique que certaines blessures ne se monnayent pas et que l’amour d’un père ne peut être remplacé par aucun héritage, aussi colossal soit-il.

Mort de Jean Marais : L'imbroglio d'un tragique héritage - VSD