Paris, France – Il est des destins qui brillent d’une intensité telle qu’ils semblent condamnés à se consumer trop vite. Mike Brant était de ceux-là. Avec son regard azur, sa chevelure de lion et cette voix puissante capable de faire pleurer des stades entiers, il a incarné le rêve absolu des années 70. Pourtant, derrière les paillettes, les couvertures de magazines et les cris hystériques des fans, se jouait une tragédie silencieuse, une descente aux enfers que personne n’a su arrêter.

Aujourd’hui, près de cinquante ans après sa mort brutale, le mystère et l’émotion restent intacts. Comment un homme qui chantait l’amour avec tant de ferveur a-t-il pu se sentir si désespérément seul au moment de faire le grand saut ?

L’Enfant du Silence et de la Douleur

Pour comprendre la fin de Mike Brant, il faut revenir au début, à ce petit Moshé Brand né à Chypre en 1947, enfant de rescapés de la Shoah. Ses parents portaient en eux l’indicible : son père, résistant, et sa mère, survivante d’Auschwitz ayant vu les siens mourir de faim. Mike a hérité de ce traumatisme, ce “syndrome de la deuxième génération”. Enfant, il est resté muet jusqu’à l’âge de trois ans, comme écrasé par le poids de l’histoire familiale avant même de pouvoir parler.

Quand sa voix a enfin jailli, elle est devenue son arme, son bouclier. De Haïfa aux cabarets de Téhéran, jusqu’à sa découverte par Sylvie Vartan et Carlos, Mike a couru après la reconnaissance comme on court après l’oxygène. Arrivé à Paris sans un sou et sans parler la langue, il a appris ses textes phonétiquement, transformant chaque chanson en un combat pour exister.

Le Piège Doré de la Célébrité

 

Le succès fut foudroyant. “Laisse-moi t’aimer” en 1970 le propulse au sommet. Mais la gloire a un prix exorbitant. Mike devient la proie de son propre mythe. Le rythme est infernal : plus de 250 concerts par an, des voyages incessants, une vie passée dans des hôtels impersonnels et des voitures blindées pour échapper à des fans parfois terrifiants, certains allant jusqu’à l’agresser avec des ciseaux pour voler une mèche de cheveux.

L’homme se fissure. L’accident de voiture de 1971, qui lui laisse des séquelles physiques et psychologiques, marque le début de la fin. Il devient insomniaque, dépendant aux somnifères, hanté par la peur de tout perdre. La guerre du Kippour en 1973, où il chante pour les soldats blessés, réveille en lui les terreurs ancestrales de son peuple. Il revient à Paris changé, le regard voilé par une tristesse que même les projecteurs ne peuvent plus masquer.

La Première Alerte Ignorée

Novembre 1974. Le premier acte du drame se joue à Genève. Mike se jette du cinquième étage de l’hôtel de la Paix. Miraculeusement, il survit, sa chute amortie par un balcon. L’entourage parle d’accident ou de coup de folie après une dispute avec son producteur Simon Waintrob. On raconte même que ce dernier lui aurait lancé, cynique : “Tu veux sauter ? Eh bien, saute !”.

Au lieu de repos et de thérapie, Mike est renvoyé dans l’arène. Plâtré, en béquilles, il doit honorer ses contrats. La machine à cash ne peut pas s’arrêter. Cette cruauté du show-business, qui broie les hommes pour fabriquer des idoles, le pousse inexorablement vers l’abîme.

Le Jour où la Musique s’est Arrêtée

 

Le 25 avril 1975 devait être un jour de fête. Son nouveau titre, “Dis-lui”, s’apprêtait à sortir. Mike avait des projets, un nouvel appartement à visiter. Mais à 11h00 du matin, rue Erlanger à Paris, le fil casse. Un appel téléphonique mystérieux, une agitation soudaine, et Mike bascule du balcon du 6ème étage. Il n’y aura pas de miracle cette fois. À 28 ans, l’idole est morte.

Les théories n’ont jamais cessé. Suicide d’un dépressif à bout de force ? Accident tragique ? Ou quelque chose de plus sombre ? Les morts violentes qui ont suivi dans son entourage – l’assassinat de son producteur Waintrob, le suicide de son secrétaire – ont alimenté les rumeurs les plus folles, de la mafia au trafic d’œuvres d’art.

Chanson. Jean Renard attendu au repas des anciens

Un Héritage Immortel

 

Mais au-delà des zones d’ombre, ce qui reste, c’est la douleur d’une mère, Bronia, qui mourra de chagrin peu après. C’est la dignité d’un frère, Zvi, qui continue de porter la mémoire de Mike. Et c’est cette voix, éternelle.

Mike Brant n’était pas seulement un chanteur de variété. Il était un cri. Le cri d’un enfant qui voulait réparer le passé de ses parents par sa réussite, le cri d’un homme qui cherchait l’amour absolu dans les yeux de millions d’inconnus parce qu’il ne parvenait pas à le trouver pour lui-même.

Aujourd’hui, alors qu’une place porte son nom à Paris et que ses chansons sont reprises par les plus grands rappeurs américains, Mike Brant a enfin trouvé la paix qu’il cherchait tant. Il est redevenu Moshé, l’enfant d’Israël, dormant pour l’éternité face à la mer, laissant derrière lui une mélodie inachevée qui continue de nous serrer le cœur.