Il y a des silences qui pèsent plus lourd que des aveux. Celui de Patrick Dupond, dans les dernières années de sa vie, était assourdissant. L’homme qui avait volé sur les scènes du monde entier, l’étoile la plus brillante du ballet français, s’est éteint le 5 mars 2021, à 61 ans, rongé par une “maladie fulgurante”. Mais plus que la maladie, c’est un sentiment d’injustice et de profondes blessures qui a consumé ses derniers jours. Loin des projecteurs, dans le huis clos de sa conscience, Dupond avait dressé une liste. Non pas une liste de regrets, mais une liste de rancœurs. Une liste de cinq entités, cinq figures, cinq trahisons qu’il ne pardonnerait jamais.

L’histoire de Patrick Dupond est une tragédie grecque moderne. Un conte de fées qui vire au cauchemar, où la lumière éclatante des projecteurs finit par brûler celui qu’elle a créé. Né pour la danse, il entre au Conservatoire de Paris à l’âge de 10 ans, et sa trajectoire est fulgurante. À 21 ans, il est nommé danseur étoile de l’Opéra de Paris, le plus haut rang. Dans les années 80, il est une icône. Il danse avec les plus grands, de Rudolf Noureev à Maurice Béjart, et forme avec Sylvie Guillem un duo qui électrise la planète. En 1990, à seulement 31 ans, la consécration ultime : il est nommé directeur du ballet de l’Opéra.

C’est ici que la première fissure apparaît. La première entité sur sa liste : l’Institution de l’Opéra de Paris.

Dupond, l’enfant terrible, l’artiste à la liberté créative débordante, se heurte à la rigidité de la “Grande Maison”. Il veut bousculer les codes, moderniser, briser l’image figée du classique. Mais l’Opéra n’est pas prêt. Les tensions administratives et les conflits artistiques s’accumulent. En 1995, il est évincé de son poste de direction. Deux ans plus tard, en 1997, il est contraint de quitter définitivement l’institution pour “manque de discipline”. Pour Dupond, le mot est lâché : c’est une “trahison”. Il ne pardonnera jamais à cette mère symbolique de l’avoir rejeté. Jusqu’à sa mort, il répétera : “On m’a claqué la porte au nez”. L’hommage “sobre” et distant de l’Opéra à sa mort sera perçu comme la gifle finale.

La deuxième et la troisième trahison sont plus intimes, incarnées par les figures de ses mentors et partenaires. Rudolf Noureev et Sylvie Guillem. Avec Noureev, son mentor exigeant, les relations s’enveniment. Le maestro critique son “manque de discipline”, sa volonté de “trop briller”. L’ombre de Noureev, tout comme celle de Maurice Béjart, plane sur la liste des tensions “parfois sanglantes” qu’il évoquera plus tard.

Quant à Sylvie Guillem, sa partenaire de gloire, son absence fut une blessure muette. Après son terrible accident de voiture en 2000 – un drame qui lui brise le corps et lui vaut l’annonce terrible qu’il ne dansera plus jamais – Dupond sombre. Il avouera s’être “noyé dans l’alcool” et avoir “voulu mourir plusieurs fois”. Dans ce naufrage, le silence de ses anciens collègues est assourdissant. Le transcript note que Guillem “s’éloigne dans un silence respectueux mais glacial”. Pour l’homme à terre, ce silence fut un abandon.

La quatrième trahison est celle du “monde moderne”, des médias et du public qui l’avaient adulé avant de le crucifier. Le tournant a lieu en 2017. Après des années de reconstruction difficile, où il a réappris à marcher puis à danser, où il a trouvé l’amour et l’apaisement auprès de la danseuse Leïla Da Rocha, il lâche une bombe. Dans une interview, ces six mots : “L’homosexualité, c’était une erreur”.

La France s’embrase. Celui qui avait vécu publiquement des relations avec des hommes est accusé de reniement, d’hypocrisie. Les associations s’indignent, les réseaux sociaux se déchaînent. Dupond tente de s’expliquer, parle de “souffrance”, de “conversion intérieure”, mais le mal est fait. Les portes des émissions de télévision se ferment. L’idole devient paria. Il ne pardonnera jamais à ce tribunal moral de l’avoir jugé sans chercher à comprendre la complexité de son tourment intérieur. Il est puni, non seulement par l’Opéra, mais par la société tout entière. “J’ai été puni pour avoir voulu aimer la danse autrement”, dira-t-il, une phrase qui résonne autant pour sa carrière que pour sa vie privée.

Enfin, la cinquième entité qu’il ne pardonnera jamais, c’est peut-être la plus tragique : lui-même, ou plutôt, ce corps qui l’a trahi. Son corps, cet outil de grâce et de perfection, est devenu sa prison. Après l’accident de 2000, la lutte est permanente. Mais dans les dernières années, la douleur devient chronique. Le danseur qui a défié la gravité ne peut plus cacher les fissures. Ce corps, qu’il a poussé à l’extrême pour la gloire, lui inflige une souffrance finale. Il s’efface, le teint blafard, la voix rauque, cachant sa maladie jusqu’au bout.

Les derniers mois de Patrick Dupond sont ceux d’un homme isolé, qui ressasse ses blessures. Il attend des excuses qui ne viendront jamais. Il se voit comme une figure tragique : “Mon fils, c’était la scène. Elle m’a élevé, puis elle m’a jeté”.

Sa mort, dans sa maison paisible de Mercin-et-Vaux, est à l’image de sa fin de vie : silencieuse, loin du fracas des applaudissements. Ses funérailles se déroulent dans la plus stricte intimité. Pas de cérémonie nationale pour l’étoile déchue.

Patrick Dupond n’a pas laissé de testament de pardon. Il a laissé l’image d’un talent incommensurable et l’écho d’une douleur profonde. Il a offert son corps à l’art, son cœur au public, et son âme à une scène qui l’a finalement dévoré. L’Opéra, Noureev, Guillem, le public de 2017 et son propre corps meurtri… voilà les fantômes qui ont hanté sa dernière révérence. Il est parti sans pardonner, nous laissant avec cette question suspendue : pourquoi un monde artistique si prompt à célébrer ses étoiles est-il si incapable de leur pardonner leurs chutes ?