Il est le visage de “l’islam modéré” sur tous les plateaux de télévision. L’interlocuteur privilégié des politiques, le “rempart” contre l’intégrisme, l’imam Hassen Chalghoumi est une icône médiatique. Mais aujourd’hui, cette icône vacille, frappée de plein fouet par une série de révélations explosives qui dessinent le portrait d’un homme aux antipodes de son image publique. Entre une humiliation en direct, les enquêtes d’Edwy Plenel sur des financements troubles et les témoignages glaçants de ses anciens proches, la question se pose : qui est vraiment Hassen Chalghoumi ? Un homme de paix ou, comme le clame son ex-co-auteur, une “monstruosité politico-médiatique” ?

Le premier coup de canif dans le contrat de respectabilité est venu d’une interview avec une chaîne d’information arabe. Un journaliste, sans détour, interroge l’imam sur une vidéo le montrant “tentant d’embrasser la main du ministre de l’Intérieur israélien”, geste que ce dernier aurait repoussé. Visiblement furieux, l’imam de Drancy nie, parle d’une “demi-vérité”, prétend que c’est le ministre qui lui a d’abord embrassé la tête et la main, et que son geste n’était qu’un acte de “respect” et de “paix”. L’échange est si tendu que l’interview s’interrompt brutalement, Hassen Chalghoumi semblant se retirer, laissant une image d’humiliation et de malaise.

Mais cet incident n’est que la partie émergée de l’iceberg. Le véritable séisme provient d’enquêtes de fond, notamment celles relayées par Edwy Plenel et Mediapart. Au cœur de l’affaire : les liens financiers entre Chalghoumi et un certain Isaad Ratab, un “faux milliardaire syrien”. Selon une enquête judiciaire en cours, Ratab aurait utilisé Hassen Chalghoumi comme un “poisson-pilote” pour infiltrer les plus hautes sphères de l’État. L’objectif ? Atteindre l’Élysée et Emmanuel Macron.

L’ex-conseiller présidentiel Alexandre Benalla, lors d’une audition, aurait été explicite : “L’imam Chalghoumi, c’était son cheval de Troie pour les cérémonies officielles”. Et la stratégie semble avoir fonctionné. Ratab a été convié à plusieurs événements, notamment lors de la visite de Benjamin Netanyahu à Paris en 2017, où une vidéo le montre s’adressant familièrement au président français.

La question que tout le monde se pose – qui finance Hassen Chalghoumi ? – trouve ici un début de réponse fracassant. Les enquêteurs de la BRDA (Brigade de répression de la délinquance astucieuse) ont identifié des transactions prouvant un lien financier direct. Un paiement de 100 000 euros aurait été réalisé par Ratab au profit d’un événement religieux lancé par l’imam en 2018. L’avocat de Ratab confirme ce soutien, le justifiant par la volonté de “défendre un islam modéré”, et avance un autre financement de 100 000 euros pour la “marche des musulmans contre le terrorisme” en 2017. Sur toutes les images de cette marche, Isaad Ratab apparaît “toujours en bonne place, au bras de l’imam”.

Les services de police eux-mêmes se sont inquiétés de cette proximité. Une note du Service de la Protection (SDLP) de 2016, révélée par Libération, s’alarmait du fait que l’imam était “hypnotisé par la nouvelle manne financière de son bienfaiteur”. En échange, Chalghoumi aurait aidé le Syrien à obtenir le “renouvellement de sa carte de résidence”. L’argent contre l’accès au pouvoir.

Si les révélations de Mediapart dessinent le portrait d’un homme vénal et manipulateur, celles de ses anciens proches, portées par le militant Anass Kazib, dépeignent une figure bien plus sombre et dangereuse. Anass Kazib n’y va pas par quatre chemins : il traite Chalghoumi d’”escroc”, d’homme qui a “fait le cours Florent” (une célèbre école de théâtre). Mais le témoignage le plus glaçant provient d’un homme présenté comme l’un de ses anciens “bras droits”, son co-auteur pour le livre “Pour l’Islam de France”.

Cet homme, aujourd’hui rongé par le remords, raconte la “métamorphose” de Hassen Chalghoumi. Car avant de devenir l’imam préféré de CNews, l’homme aurait été un tout autre personnage. “C’est vrai, il faisait des prêches tellement hardcore”, confie l’ex-proche. Dans les années 2000-2004, dans les foyers Sonacotra, ses sermons étaient si extrêmes que “les gens n’y allaient même plus faire la prière”.

Loin de l’image de l’homme intégré, Chalghoumi aurait été sous le coup d’une OQTF (Obligation de Quitter le Territoire Français). Pire, son passé professionnel serait entaché de soupçons de terrorisme. Selon des rapports des Renseignements Généraux (RG) révélés par Le Point, l’imam était classé comme “intégriste”. L’aéroport Charles de Gaulle lui aurait retiré son badge et son employeur, FedEx, l’aurait licencié “suite aux accusations d’IRG qui le soupçonné d’être un recruteur jihadiste”.

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Son parcours international présumé est tout aussi troublant. Banni des États-Unis, avec un “tampon rouge” souillant son passeport, Chalghoumi aurait fui la Tunisie de Ben Ali au début des années 90, non pas pour la France, mais pour le Pakistan. Là-bas, il se serait formé “à l’islam que ne cesse de dénoncer le gouvernement français”, fréquentant “les mêmes endroits que le terroriste Merah”. Pendant plus de trois ans, il aurait été un “leader du mouvement fondamentaliste Tabligh”, prêchant un prosélytisme pakistanais, le “jihad pour les hommes et le voile intégral pour les femmes”.

Alors, comment cet “intégriste” présumé, soupçonné de recrutement jihadiste, est-il devenu la coqueluche des médias et des politiques ? L’ex-bras droit avance deux raisons : la peur et la cupidité.

D’abord la peur. Non pas celle de la police de Ben Ali, mais celle de la “police française” et de son OQTF. La question est posée : “Est-ce que ce sont les RG qui l’ont poussé à se trahir ? Est-ce qu’ils l’ont cuisiné ?”.

Ensuite, la cupidité. Ayant perdu ses ressources financières (son poste à l’aéroport, ses contrats de pèlerinage), Chalghoumi aurait vu une opportunité en or en 2009. C’est le grand tournant. Tandis que la France manifeste massivement contre les bombardements sur Gaza, Hassen Chalghoumi prend tout le monde à contre-pied. Dans Le Parisien, il appelle à “interdire les manifestations pro-palestiniennes en France”.

C’est le “Jackpot”. “Il se fait connaître immédiatement par les médias”, explique l’ancien proche. Il est “adopté par les mouvements sionistes”, qui vont “l’imposer politiquement et médiatiquement”, l’aidant à “racoler” quelques autres représentants associatifs en réglant leurs “problèmes de papier, de logement, d’argent”.

La confession de l’ex-co-auteur se termine sur une note tragique, un aveu de culpabilité qui résonne lourdement. À la question “Vous l’avez beaucoup aidé dans cette escroquerie ?”, il répond, la voix brisée : “Malheureusement, oui… et j’en suis malade. Qu’Allah me pardonne et que les musulmans me pardonnent. Je suis responsable de la fabrique d’une monstruosité politico-médiatique aussi clownesque et grotesque que haineuse et dangereuse.”

Le portrait est achevé par une séquence finale humiliante : un “quiz” où Hassen Chalghoumi échoue à des questions de culture de base. Il confond “La Bible” avec “Le Bible”, “Jésus” avec “Jésusy”, et “soucis familiaux” avec “silis familials”. L’imam, le grand intellectuel, le rempart de la République, ne maîtriserait même pas les fondamentaux de la langue et de la culture qu’il prétend défendre.

L’enquête est dévastatrice. Elle dépeint un homme qui ne représenterait “rien ni personne”, sans “aucune légitimité”, dont le lien avec l’islam serait “strictement fictif, voire profondément toxique”. D’intégriste radical soupçonné de terrorisme à “clown” médiatique financé par des intérêts étrangers pour infiltrer le pouvoir, la chute est vertigineuse. La “vérité” sur Hassen Chalghoumi semble être celle d’un homme qui, acculé par la peur et attiré par l’argent, aurait trahi ses convictions premières pour devenir un personnage de théâtre, un “escroc” fabriqué de toutes pièces.