Il est des artistes qui traversent les époques avec la légèreté d’une plume, et d’autres qui, avec le temps, chargent leur art de toute la gravité de l’existence. À 77 ans, Julien Clerc est de ceux-là. Figure incontournable de la chanson française, mélodiste hors pair, il a toujours su chanter l’amour, la passion, la vie. Mais aujourd’hui, c’est une mélodie plus sombre, plus intime et infiniment plus douloureuse qui résonne dans son nouvel album.

Après avoir affronté la violence brutale du deuil avec la disparition tragique de son frère, le journaliste Gérard Leclerc, mort dans un accident d’avion il y a deux ans, Julien Clerc se trouve confronté à un autre drame. Un drame plus silencieux, plus insidieux, mais tout aussi dévastateur : la maladie d’Alzheimer.

Un Texte pour Dire l’Indicible

Dans son dernier opus intitulé “Les Yeux Noirs”, une chanson se détache, non pas par son rythme entraînant, mais par la lourdeur émotionnelle qu’elle charrie. Ce titre, né de la plume sensible du parolier Paul École, n’était pourtant pas destiné à être aussi explicite au départ.

Lorsque Julien Clerc reçoit la première version du texte, il est immédiatement saisi. Les mots sont justes, beaux, poétiques. Mais pour l’artiste, cela ne suffit pas. Il ressent le besoin impérieux de nommer les choses, de ne pas se cacher derrière des métaphores trop voilées.

Dans une interview poignante accordée au magazine Le Point, le chanteur confie avoir demandé à son auteur de reprendre sa plume. “J’ai demandé à Paul de le retravailler afin que le message soit plus explicite. Je souhaitais que l’on comprenne clairement qu’il s’agissait d’Alzheimer.”

Pourquoi cette exigence de clarté ? Parce que la maladie n’est plus une abstraction pour lui. Elle est devenue une réalité tangible, quotidienne, une ombre qui plane sur son entourage.

L’Ombre d’Alzheimer sur son Entourage

Julien Clerc ne donne pas de noms, par pudeur, par respect pour l’intimité des siens. Mais ses mots trahissent une inquiétude et une tristesse profondes. “Plusieurs personnes de mon entourage sont concernées par cette maladie”, avoue-t-il.

C’est là tout le drame d’Alzheimer : c’est la maladie du lien qui se délite, de la mémoire qui s’effrite, laissant ceux qui restent face à des êtres aimés qui, peu à peu, deviennent des étrangers à eux-mêmes. Le chanteur remarque d’ailleurs, avec une lucidité troublante, que ce sujet semble envahir son existence : “Sans trop savoir pourquoi, ce sujet revient souvent dans les discussions autour de moi ces derniers temps.”

Est-ce l’âge ? Est-ce le hasard ? Ou est-ce simplement que cette maladie, qualifiée souvent de “fléau du siècle”, frappe désormais sans distinction, transformant les conversations amicales en échanges inquiets sur l’état de santé d’un tel ou d’une telle ?

Chanter pour Ne Pas Oublier

Face à cette épreuve de l’oubli, Julien Clerc a choisi son arme : la musique. Là où les mots du quotidien échouent, là où le silence s’installe face au regard vide d’un proche, la chanson prend le relais. Elle devient un refuge, un moyen de fixer les souvenirs avant qu’ils ne s’évaporent définitivement.

Avec “Les Yeux Noirs”, Julien Clerc ne cherche pas à faire pleurer dans les chaumières. Il cherche à “donner du sens à la douleur”. C’est un acte de résistance artistique. Chanter Alzheimer, c’est refuser que la maladie ait le dernier mot. C’est affirmer que même si l’esprit s’en va, l’émotion, elle, reste intacte jusqu’au bout.

La sensibilité de l’interprète, déjà exacerbée par la perte brutale de son frère Gérard, trouve ici un nouvel écho. On sent, derrière chaque note, derrière chaque inflexion de voix, l’homme blessé qui tente de comprendre l’incompréhensible. Comment peut-on être là, vivant, et pourtant déjà parti ?

J'ai fondu en larmes" : Julien Clerc évoque la chanson écrite en hommage à  son frère Gérard Clerc, mort il y a deux ans - Voici.fr

Un Hommage aux “Oubliés”

Cette chanson est aussi, et surtout, un hommage vibrant. Un hommage à ceux qui partent doucement, emportant avec eux des pans entiers de vie commune. Mais c’est aussi un hommage en creux à ceux qui restent : les aidants, les familles, les amis, ceux qui assistent, impuissants, au naufrage.

En rendant ce sujet “explicite”, Julien Clerc brise un tabou. Il permet à des milliers d’anonymes de se reconnaître dans sa douleur, de se sentir moins seuls face à cette épreuve terrifiante. C’est la force des grands artistes : transformer leur vécu intime en une expérience universelle.

Paul École, le parolier, a su trouver les mots, mais c’est bien l’âme de Julien Clerc qui leur donne vie. Une âme marquée par les cicatrices du temps, mais qui refuse de s’endurcir. Au contraire, à 77 ans, Julien Clerc semble plus humain, plus proche et plus touchant que jamais.

Alors que l’album “Les Yeux Noirs” s’apprête à tourner sur les platines, une chose est sûre : on n’écoutera plus Julien Clerc de la même manière. On écoutera un homme qui chante pour ne pas oublier, et qui nous invite, nous aussi, à chérir la mémoire tant qu’elle est là.

Si cette histoire vous touche, si vous aussi vous avez été confronté à cette maladie, partagez cet article. Faites résonner la voix de Julien Clerc pour que l’oubli ne gagne pas totalement la partie. ❤️

Photo : Julien Clerc et Gérard Leclerc (archive) - Purepeople