Nous sommes en 2016. Imaginez la scène. La “Fête de la Chanson Française”, une émission de prestige sur France 2. C’est le temple du patrimoine, une soirée de gala en prime time où l’on célèbre la mélodie, le texte, l’héritage de Brel, Piaf ou Aznavour. Le public est habitué aux smokings, aux robes de soirée, aux voix claires et aux orchestrations léchées. C’est la France de la tradition, celle qui aime que sa “chanson” soit polie, poétique et respectable.

Et puis, il arrive.

Lui. L’antithèse absolue de tout ce que cette soirée représente. T-shirt blanc simple, l’air presque ailleurs, il monte sur scène. Pas d’orchestre symphonique, juste une piste instrumentale lourde et synthétique. Il porte sa voix à travers un filtre métallique, cet autotune tant décrié par les puristes. C’est JUL. L’idole de Marseille, le “phénomène” qui vend des millions d’albums sans que l’élite culturelle parisienne ne comprenne pourquoi.

Pendant trois minutes, la France est coupée en deux. D’un côté, un public en studio qui applaudit poliment, mais dont les visages trahissent une incompréhension, un malaise palpable. De l’autre, des millions de jeunes devant leur écran qui assistent à une révolution : leur “frérot” est en train d’infiltrer le système, de prendre d’assaut la citadelle.

Ce soir-là, la performance de “My World” par JUL n’était pas un simple interlude musical. C’était un acte de perturbation culturel, un “hold-up” symbolique qui a révélé la fracture béante entre deux France. C’était le moment où l’OVNI du rap français a atterri en direct à la table de la vieille garde, et rien ne serait plus jamais comme avant.

“My World” : Des paroles qui tranchent avec la bienséance

Pour saisir l’ampleur du choc, il faut écouter ce que JUL est venu raconter. Il ne chante pas “La vie en rose”. Il ne décrit pas les quais de Seine. Son texte, scandé de sa voix nasillarde et robotisée, est une chronique crue de la réalité, un écho direct de la rue.

“Comment Colombia armé jusqu’au… Ne joue pas trop le mytho…”. Il parle de trahison, de faux amis (“tu m’as pris pour un là ?”), de la paranoïa d’un milieu où la confiance est un luxe. Il évoque une violence sourde, presque banalisée : “Sur qui tu veux tirer ? T’iras pas loin, toi, tu tireras… Plus tard on te tuera, c’est la loi du milieu”.

“La loi du milieu”. Ces mots, prononcés sur une scène habituée aux “Je t’aime” et aux “Cerisiers roses et pommiers blancs”, résonnent avec une force déstabilisatrice. JUL n’a fait aucune concession. Il n’a pas choisi un morceau “soft” pour l’occasion. Il est venu avec son esthétique brute, son “verlan” marseillais, ses thèmes sombres et son autotune poussé à l’extrême.

C’est là tout le génie – ou la provocation – du moment. Il n’a pas demandé la permission d’entrer. Il n’a pas essayé de s’adapter aux codes de “la chanson française” telle que l’émission la définit. Il a, en trois minutes, imposé sa propre définition, prouvant que la “chanson” en France, en 2016, c’était aussi cela : une rythmique dance, une voix trafiquée et une chronique sociale sans filtre. Le malaise du public en studio était le miroir du malaise d’une France traditionnelle confrontée à une réalité qu’elle préfère ignorer.

Pourquoi lui ? Le “scandale” d’une invitation

La question qui a brûlé toutes les lèvres après ce direct fut simple : “Mais pourquoi l’avoir invité ?”. Était-ce une erreur de casting monumentale ? Une tentative désespérée de France Télévisions de rajeunir son audience ? Ou un coup de génie cynique pour créer le “buzz” ?

La vérité est probablement un mélange des trois, mais elle révèle surtout un fait indéniable : en 2016, JUL était déjà l’artiste le plus écouté de France. L’ignorer, c’était nier la réalité. Il était, et reste, un phénomène sociologique. Venu de Marseille, il a bâti un empire en totale indépendance, sortant des albums à un rythme stakhanoviste, inondant les plateformes de streaming et créant une communauté – la “Team Jul” – d’une loyauté absolue.

Il est la voix d’une génération, celle des “petits” des quartiers, des jeunes qui ne se reconnaissent ni dans les discours politiques ni dans la culture “officielle”. JUL ne joue pas un rôle ; il est l’un des leurs. Son succès est une revanche sur l’élite parisienne, sur les critiques musicaux qui le méprisent et sur les médias traditionnels qui l’ont longtemps boycotté.

L’inviter à la “Fête de la Chanson Française”, c’était donc un acte politique. C’était, pour France 2, reconnaître l’inévitable : le rap n’est plus une sous-culture, il est la culture populaire dominante. C’était un aveu, peut-être involontaire, que la “chanson” de papa était morte, ou du moins qu’elle devait désormais partager la scène avec ce fils turbulent qu’elle n’avait pas vu grandir.

La performance de JUL a ouvert le “livre noir” de l’industrie musicale française. Elle a mis en lumière l’hypocrisie d’un système qui célèbre des artistes à la notoriété confidentielle tout en ignorant les véritables idoles populaires. JUL, c’est le triomphe du streaming sur le CD, de Marseille sur Paris, de l’indépendance sur les majors, de la “street” sur le “salon”.

L’héritage d’un malaise

La fin de la performance est tout aussi parlante que le début. Les applaudissements sont polis, presque timides. On sent un flottement. Les animateurs remercient “Merci à tous” avec une hâte non dissimulée de passer à la suite, de revenir à un terrain plus confortable. Le moment était étrange, presque surréaliste.

Mais l’impact fut immédiat. Sur les réseaux sociaux, la “Team Jul” exultait. “Il les a choqués !”, “Le patron sur France 2 !”, “Malaise pour les vieux !”. De l’autre côté, les critiques fusaient : “Une insulte à la musique”, “Indigne du service public”, “Il ne sait même pas chanter”.

Cette soirée a cristallisé la fracture française. Ce n’était pas seulement un débat musical sur l’autotune. C’était un débat de société. C’était la France périphérique, la France des quartiers, qui s’invitait dans le salon de la France des centres-villes et des pavillons. JUL, avec son “signe” de main reconnaissable, n’est pas venu en tant qu’artiste “intégré”. Il est venu en tant que représentant d’un “monde” parallèle, le sien, “My World”.

Aujourd’hui, des années après, cette performance reste un marqueur. Elle a, à sa manière, banalisé la présence du rap le plus cru dans les émissions grand public. Elle a forcé les institutions à ouvrir les yeux. Que l’on aime ou que l’on déteste, JUL a prouvé ce soir-là qu’il était incontournable. Il n’a pas demandé la permission, il a pris la place. Il n’est pas venu pour plaire, il est venu pour être. Et dans le temple feutré de la chanson traditionnelle, son passage a eu l’effet d’une déflagration. Il n’a pas seulement chanté “My World”, il a imposé son monde au nôtre.

LA FETE DE LA CHANSON FRANCAISE | TV5MONDE Europe