Dans un contexte de changement climatique et de crise environnementale de plus en plus graves, la voix de Jean-Marc Jancovici, l’un des plus grands experts français de l’énergie et du climat, devient plus urgente que jamais. Dans une présentation percutante, il a exposé comment la société humaine “fonce droit dans le mur en rigolant”, soulignant comment nos caractéristiques biologiques et culturelles intrinsèques poussent la planète au bord du gouffre. L’analyse de Jancovici n’est pas seulement un avertissement, mais une gifle à notre complaisance, nous forçant à affronter la dure réalité de la relation entre l’humanité, l’économie et l’environnement.

L’Instinct de Paresse et le Désir d’Accumulation : Les Traits qui Définissent l’Humanité

Jancovici commence par souligner un trait biologique fondamental que les humains partagent avec l’ensemble du règne animal : la paresse. “Pourquoi sommes-nous paresseux ? Parce que nous partageons cette caractéristique avec la totalité du règne animal”, dit-il. Observer un chat qui somnole toute la journée pour économiser de l’énergie en est la preuve. Cet instinct nous aide à survivre aux périodes de pénurie alimentaire ou à conserver l’énergie nécessaire pour échapper à un prédateur ou chasser une proie. C’est ce qui explique pourquoi nous préférons prendre la voiture plutôt que de marcher, l’ascenseur plutôt que les escaliers, ou passer la soirée devant la télévision plutôt que de faire de l’exercice. “Nous sommes biologiquement câblés pour nous comporter ainsi, et il faut une forte motivation pour agir différemment.”

Parallèlement, Jancovici met en évidence la tendance humaine à l’”accumulation”, en particulier dans les civilisations des latitudes moyennes, d’où proviennent la plupart des innovations techniques récentes. Pour survivre aux hivers rigoureux, ces sociétés ont développé une culture qui valorise l’accumulation. Il illustre ce point avec la fable de la cigale et de la fourmi : “L’insecte valorisé dans cette fable est celui qui accumule, car c’est lui qui passera l’hiver.”

Cette tendance à l’accumulation, d’un instinct de survie, est devenue un trait culturel profondément ancré, nous poussant à vouloir toujours plus. “Quand on gagne ce que gagne une femme de ménage en France, on voudrait gagner ce que je gagne. Quand on gagne ce que je gagne, on voudrait gagner ce que gagne un financier à la City. Et quand on gagne ce que gagne un financier à la City, on voudrait gagner ce que gagne le patron de Nestlé. Et quand on voudrait gagner ce que gagne le patron de Nestlé, on voudrait gagner ce que gagne Bernard Arnault. Et Bernard Arnault voudrait gagner ce que gagne Jeff Bezos. Il n’y en a jamais assez.” Jancovici soutient que cette absence de limites découle de nos traits biologiques et culturels mêmes.

Le Statut Social et l’Infinité du Désir

En tant qu’animaux sociaux, les humains vivent en groupe, et le statut est un élément essentiel. Dans un environnement hostile, le statut garantit l’accès à la nourriture et aux partenaires. Par conséquent, nous cherchons toujours à améliorer notre statut au sein du groupe, même si cela implique l’ostentation. “Si cette quête de statut n’existait pas, Porsche ne vendrait pas une seule voiture”, dit-il. Car pour se déplacer, nous n’avons pas besoin d’une Porsche, une voiture plus petite fait aussi bien l’affaire. De même, “Rolex ne vit que sur le statut.” Ces désirs infinis, combinés à notre instinct de paresse, nous ont poussés à rechercher des “esclaves énergétiques” – des machines qui nous permettent de faire plus avec moins d’efforts.

Jancovici prend l’exemple de l’agriculture. Un agriculteur français moderne produit 200 fois plus de nourriture qu’un agriculteur d’il y a deux siècles, et il se fatigue beaucoup moins, car le travail est fait par le tracteur. Un tracteur de 60 kW a la puissance de plusieurs centaines de paires de jambes humaines. Grâce à l’énergie, nous disposons de machines puissantes, des tracteurs aux moissonneuses-batteuses, en passant par les usines d’engrais et les navires marchands, qui nous permettent de produire et de transporter des biens à une échelle massive. “Il n’y a pas de limite”, insiste Jancovici, “si nous avions tous les moyens d’acheter un jet privé, la moitié de la salle le ferait plutôt que de s’entasser dans un aéroport et de se mêler aux autres.”

La Croissance Effrénée et ses Conséquences Environnementales

Le résultat de ces traits est une augmentation stupéfiante de notre consommation d’énergie et de machines. La quantité d’énergie utilisée par personne dans le monde a été multipliée par plus de 30 en un siècle et demi. Jancovici explique que “consommer de l’énergie, c’est utiliser des machines”. Ces machines, des réfrigérateurs aux voitures en passant par les ascenseurs, ont démultiplié la force de travail humaine. Jancovici estime qu’en moyenne, chaque personne sur Terre dispose aujourd’hui de l’équivalent de plusieurs centaines d’”esclaves” travaillant pour elle. En France, ce chiffre est de 600, aux États-Unis de 1000, et au sein de l’élite, il peut atteindre 1500 à 2000. “Et jamais assez”, répète-t-il.

La croissance démographique joue également un rôle crucial. Passant de quelques millions d’individus il y a 10 000 ans, la population mondiale dépasse aujourd’hui les 8 milliards. Une population croissante sur une planète au diamètre constant pose inévitablement la question de la “part du gâteau” pour chacun, car “le gâteau planétaire, manifestement, ne va pas augmenter”.

En combinant la croissance démographique et la pression unitaire sur l’environnement (via la consommation d’énergie), Jancovici prévient que nous sommes confrontés à un problème d’échelle massive. La pression sur le cycle de l’azote, l’acidification des océans, la déforestation et d’autres menaces évoluent toutes dans la mauvaise direction.

L’Aveuglement de l’Économie et l’Avertissement Final

Le plus inquiétant, selon Jancovici, est que “ce que je viens de vous dire est invisible dans les comptes des entreprises”. L’épuisement des ressources naturelles n’est pas pris en compte dans le système économique classique. “Les ressources naturelles sont gratuites.” Le vent est gratuit, le soleil est gratuit, et le pétrole l’est tout autant. “Personne dans cette salle n’a payé le moindre centime pour la formation du pétrole.” L’océan est gratuit, l’air est gratuit, et les minerais le sont aussi. “Tout ça n’a strictement rien coûté à absolument personne.”

La Terre, selon ses propres termes, est un “gigantesque supermarché” où l’on peut “se servir gratuitement”. Tout ce que nous payons dans le monde économique, ce sont des “revenus humains” – salaires et rentes, correspondant à notre temps et à notre propriété. Quand nous achetons un verre, nous ne payons pas les atomes du verre ; nous payons le “travail humain qui va des ressources naturelles jusqu’au verre”. Par conséquent, l’épuisement des stocks de minerais, de poissons, de forêts ou de pétrole “ne coûte strictement rien à l’économie, puisque ces stocks sont gratuits”.

Jancovici conclut par un avertissement glacial : “Tant que l’économie ira bien, la Terre va continuer à souffrir.” Nous ne verrons le problème que lorsque “le dommage à l’environnement sera suffisamment important, les placards suffisamment vides et les poubelles auront tellement débordé que le flux annuel de transformation, qui s’appelle le PIB, commencera à en pâtir.” C’est à ce moment-là que le problème apparaîtra “de manière massive dans l’économie”. Bien qu’en Europe, les premiers signes soient déjà là, Jancovici affirme que “le signal qui nous permettrait de comprendre qu’il y a le feu n’est tout simplement pas là. Il est juste pas là.”

L’analyse de Jean-Marc Jancovici est un appel urgent à un changement de paradigme et d’action. Elle remet en question les hypothèses fondamentales de la croissance économique et du progrès, nous obligeant à faire face aux limites physiques de notre planète et aux conséquences inéluctables de notre mode de vie actuel. Son avertissement résonne comme une alarme, nous rappelant que nous ne pouvons pas continuer à “foncer droit dans le mur en rigolant” sans en payer le prix.