C’est une histoire d’hommes, de musique et de destins croisés. Une histoire qui commence sous les néons de Montmartre et qui s’achève dans le silence d’une église parisienne. Jean-Jacques Debout, le compositeur aux mille mélodies, a ouvert son cœur pour raconter “son” Johnny. Loin des paillettes et des polémiques, il nous livre le récit intime d’une amitié qui a traversé soixante ans d’histoire de France, révélant des anecdotes incroyables et les derniers mots, terribles, du Taulier.

1958 : L’apparition de l’archange du rock

Tout commence par une nuit d’hiver, en 1958. Jean-Jacques Debout, alors jeune artiste chez Patachou, sort de scène vers minuit. Dehors, un gamin l’attend. Il a 15 ans, le col de son caban relevé, une mèche blonde rebelle et une allure de James Dean. « Je m’appelle Jean-Philippe Smet », dit-il timidement. Ce jeune inconnu ne veut qu’une chose : que Jean-Jacques l’emmène voir son idole, Gene Vincent, à l’Olympia.

Mais la magie opère quelques minutes plus tard, dans une brasserie de Pigalle, “Les Pierrots de Montmartre”. Le jeune Smet glisse une pièce dans le jukebox pour écouter Bill Haley. Soudain, la brasserie s’arrête. Le gamin ne se contente pas d’écouter : il chante, il danse, il vit le rock avec une intensité sauvage. « C’était un phénomène, un archange », se souvient Debout, encore ému. Les clients, médusés, assistent sans le savoir à la naissance de Johnny Hallyday. Dès le lendemain, Debout le présente chez Vogue. Johnny ment sur son âge (il dit avoir 16 ans et demi) et l’histoire est en marche.

Des débuts fracassés à la gloire éternelle

Pourtant, la route vers la gloire n’a pas été un long fleuve tranquille. Jean-Jacques Debout raconte avec amertume cet épisode humiliant où Lucien Morisse, directeur d’Europe 1, brise le premier disque de Johnny en direct à l’antenne en lançant : « Je le casse et je vous promets que vous ne l’entendrez pas une seconde fois. » Johnny est effondré. Mais le destin, et le talent, sont plus forts que les critiques.

L’amitié entre les deux hommes se cimente dans la création. Une anecdote savoureuse illustre leur complicité : la naissance du tube « Pour moi la vie va commencer ». Pressés par le temps pour un film, ils doivent composer une chanson en une nuit dans un hôtel. Problème : la patronne interdit de toucher au piano pour ne pas réveiller les clients. Qu’à cela ne tienne ! Johnny a l’idée de bourrer le piano de serviettes éponge et de peignoirs pour étouffer le son. C’est ainsi, dans la clandestinité feutrée d’une chambre d’hôtel, qu’est né l’un des plus grands succès de la chanson française.

« J’espère qu’on ne s’embrasse pas pour la dernière fois »

Mais derrière les rires et les succès, il y a la fin, inéluctable. Jean-Jacques Debout évoque avec une pudeur bouleversante sa dernière rencontre avec Johnny. C’était aux obsèques de Mireille Darc, à l’église Saint-Sulpice. Le hasard les place l’un en face de l’autre. Leurs regards se croisent. Johnny se lève, ils s’embrassent.

C’est là que Johnny murmure cette phrase qui hante encore Jean-Jacques : « J’espère qu’on ne s’embrasse pas pour la dernière fois. » Debout voit dans les yeux de son ami une tristesse infinie, une lucidité effrayante. Il a le pressentiment immédiat que c’est l’adieu. Johnny tourne les talons, rejoint Alain Delon, et disparaît. Ils ne se reverront plus jamais.

Un lien par-delà la mort

Aujourd’hui, Jean-Jacques Debout ne parle pas de Johnny au passé. Pour lui, comme pour des millions de fans, l’idole est immortelle. « Il fait partie de ces êtres qui ne peuvent pas disparaître, comme Piaf ou Brel », confie-t-il. Il se souvient de l’amour viscéral que Johnny portait à son public, ce “sang qui coulait dans ses veines”. Sans la scène, Johnny s’éteignait, devenait irritable, triste. Il vivait pour cette lumière.

En se remémorant les images du couple mythique qu’il formait avec Sylvie Vartan — « plus beaux que la beauté », comparables à Liz Taylor et Richard Burton — Jean-Jacques Debout garde le souvenir d’un “petit frère” qu’il a vu grandir, triompher et souffrir.

Johnny Hallyday s’est envolé, mais il reste les chansons, les souvenirs et cette fraternité indéfectible que même la mort ne peut briser. Comme le dit si bien Jean-Jacques : « Il est là. Il est déjà là. »