Le 16 mars 2010, le petit village d’Antraigues-sur-Volane, niché au cœur des montagnes d’Ardèche, est le théâtre d’une scène bouleversante. Le vent froid de la fin de l’hiver balaie la place, mais il ne parvient pas à refroidir la ferveur des 5 000 âmes venues faire leurs adieux. Ils sont là, serrés les uns contre les autres : ouvriers aux mains calleuses, institutrices émues, vieux militants aux yeux rougis, jeunes passionnés. Ils sont venus saluer l’ami, le frère, le poète.

Mais au milieu de cette marée humaine, une absence hurle plus fort que les chants. Où est la République ? Où sont les écharpes tricolores, les ministres, le Président ? Ce jour-là, l’État français brille par son absence. Et pour cause : l’homme qui repose dans ce cercueil de bois simple n’était pas seulement un chanteur à succès. C’était une conscience qui dérangeait. Jean Ferrat est parti comme il a vécu : debout, sans compromission, emportant avec lui une “liste noire” gravée dans le marbre de sa mémoire. Cinq entités, cinq trahisons auxquelles il avait juré, sur l’honneur de son père disparu, de ne jamais pardonner.

Cette intransigeance n’était pas de l’amertume. C’était une exigence de justice si pure qu’elle en devenait tranchante comme une lame. Plongée dans les entrailles de la colère sacrée d’un homme qui a préféré la liberté aux honneurs.

1. La collaboration et la trahison de l’État français

Pour comprendre la colonne vertébrale morale de Jean Ferrat, il faut oublier la star et regarder l’enfant. Il faut remonter au “point de rupture”, là où l’innocence a été assassinée. Nous sommes en 1942. Jean ne s’appelle pas encore Ferrat, mais Jean Tenenbaum. Il a 11 ans, il aime courir dans les rues de Vaucresson, insouciant. Son père, Mnacha Tenenbaum, est un artisan joaillier, un immigré russe juif naturalisé français, qui voue un amour inconditionnel à la patrie des Droits de l’Homme. Il a confiance. Il pense que tant qu’il est honnête, la France le protégera.

C’est cette confiance qui le tuera.

Le cauchemar commence par une étoile jaune mal cousue sur un manteau d’enfant, première marque de l’exclusion. Puis vient le coup de grâce : le 19 mars 1942, Mnacha reçoit une convocation. Non pas de la Gestapo, mais de la police française. “Une simple vérification d’identité”, lui dit-on. Naïf et droit, il s’y rend, promettant à sa famille de rentrer le soir même. Il ne reviendra jamais. Interné à Drancy, déporté à Auschwitz par le convoi 39, il est gazé dès son arrivée. Assassiné par la folie nazie, mais livré, emballé et expédié par l’administration française.

C’est le premier nom sur la liste des impardonnables de Jean Ferrat : la Collaboration. Il n’a jamais pardonné à cet État qui a vendu ses propres enfants pour acheter sa tranquillité. Cette blessure originelle est la source de tout. Pour Ferrat, oublier ou pardonner aux collabos, c’était tuer son père une seconde fois.

2. La censure d’État et le déni de mémoire

Vingt ans plus tard, Jean est devenu Ferrat. Il a rencontré Christine Sève, sa “lionne”, qui l’a poussé à chanter la vérité plutôt que des bluettes. En 1963, alors que la France et l’Allemagne célèbrent leur réconciliation, le mot d’ordre politique est clair : “Tournons la page”. On veut effacer les camps, les crimes, l’horreur. Les producteurs conseillent à Jean de chanter l’amour pour ne pas gâcher l’ambiance.

Jean rentre chez lui et écrit exactement l’inverse. Il écrit Nuit et Brouillard. Il écrit pour les ombres, pour Mnacha, pour ceux qui sont partis sans laisser de trace.

La réaction de l’ORTF (l’ancêtre de la télévision publique) est immédiate et brutale : censure. “Monsieur Ferrat, c’est trop politique, vous allez froisser la diplomatie”. On lui interdit de chanter le génocide de son père. C’est le deuxième impardonnable : la Censure d’État. Ferrat découvre que la France “libre” a gardé les vieilles habitudes de faire taire ceux qui dérangent. Heureusement, une femme, Denise Glaser, désobéit et le laisse chanter dans son émission Discorama. Le standard explose. La France ne se divise pas, elle pleure et se souvient. Ferrat a gagné une bataille, mais il a vu le vrai visage du pouvoir : un monstre froid prêt à sacrifier la vérité sur l’autel de l’opportunisme.

3. L’aveuglement idéologique et la trahison des camarades

Jean Ferrat a le cœur rouge. Rouge comme le sang des résistants communistes qui l’ont caché et sauvé pendant la guerre, créant une dette éternelle envers le Parti. Mais sa loyauté n’est pas aveugle. Il croit au socialisme, mais un socialisme de liberté.

En août 1968, les chars soviétiques écrasent le “Printemps de Prague” en Tchécoslovaquie. L’espoir d’un communisme à visage humain est broyé sous les chenilles. Ferrat, effondré, attend la réaction de ses “camarades” du PCF. Il espère une condamnation ferme, une rupture avec Moscou. Mais rien ne vient, ou si peu. Des mots mous, des regrets polis, de la “désapprobation”. Pas de colère.

Pour Ferrat, c’est un coup de poignard. C’est le troisième nom sur sa liste : l’Aveuglement Idéologique. Il écrit la chanson Camarade, un texte d’une tristesse infinie qui dénonce ce silence coupable. Ses anciens amis le traitent de traître, de bourgeois. Certains stands de la Fête de l’Huma boycottent ses disques. Ferrat se retrouve seul, trop à gauche pour la droite, trop libre pour les orthodoxes. Mais il tient bon : “Le socialisme, ce n’est pas le goulag”.

Jean Ferrat, chanteur toujours censuré - L'Humanité

4. L’élite mondaine et l’hypocrisie intellectuelle

Le duel le plus spectaculaire de sa vie aura lieu en 1975. La guerre du Vietnam s’achève, Saigon tombe. Pour l’anti-colonialiste Ferrat, c’est la fin de trente ans d’horreur. Mais à Paris, Jean d’Ormesson, directeur du Figaro, écrit un éditorial où il ose parler d’un “air de liberté” qui soufflait encore sur le régime corrompu du Sud-Vietnam avant sa chute.

En lisant ces lignes, Ferrat explose. Il voit les villages brûlés au napalm, les tortures, les millions de morts, et il ne supporte pas que ce dandy parisien, du haut de son confort, ose travestir le mot “liberté”. C’est l’indécence absolue. C’est le quatrième impardonnable : l’Intellectuel Mondain et le Mensonge Médiatique.

Il écrit Un air de liberté, une attaque frontale où il cite nommément d’Ormesson (“La guerre du mensonge, c’est vous et vos pareils…”). D’Ormesson menace de procès, la chaîne panique et demande à Ferrat de changer de chanson. La réponse du chanteur est légendaire : “Si vous coupez la chanson, je ne chante rien”. Lors de l’émission, il fixe la caméra et déclare à la France entière qu’on lui a interdit de chanter ce titre, avant de laisser un lourd silence à l’antenne. Une gifle magistrale à la censure. Jusqu’à sa mort, il refusera toute réconciliation avec l’académicien, rejetant le mépris de classe masqué par l’élégance.

5. L’oubli et la marchandisation du monde

Après la mort de sa femme Christine en 1981, Ferrat se retire définitivement en Ardèche. Il épouse Colette, retrouve la paix, mais son retrait est aussi une forme de protestation. Il observe les années 80 et 90 avec dégoût. L’argent devient roi, la culture devient un produit jetable, l’extrême droite remonte. Les gens oublient.

C’est le cinquième et dernier nom sur sa liste : l’Oubli et la Marchandisation. Ferrat refuse de jouer le jeu. Il refuse la Légion d’honneur (“Je ne veux pas de hochet”), il boycotte les Victoires de la Musique, il refuse les plateaux télé qui veulent couper ses paroles. Il préfère s’occuper de la station d’épuration de son village en tant que conseiller municipal. C’est concret, c’est réel. Son silence médiatique est un cri : “Je ne joue plus avec vous. Vous avez triché”.

Jean Ferrat, un homme en colère – L'Express

Leçon d’un homme libre

Jean Ferrat n’était pas un saint. Il pouvait être rancunier, têtu, blessé. Mais sa rancune était la forme la plus haute de sa fidélité. Pardonner, pour lui, c’était accepter l’inacceptable. C’était trahir le petit garçon qui attendait son père rue des Pyrénées. Il a préféré rester en colère et droit plutôt que de s’apaiser et de se courber.

Aujourd’hui, alors que les compromissions sont monnaie courante, sa vie nous pose une question brûlante : jusqu’où êtes-vous prêt à aller pour rester fidèle à vous-même ? Auriez-vous, comme lui, risqué votre carrière pour une chanson ? Auriez-vous refusé de serrer la main qui vous nourrit par principe ?

Jean Ferrat nous a laissé bien plus que des mélodies. Il nous a laissé un exemple. Celui d’un homme qui a prouvé que l’on peut vivre sans jamais plier le genou. Et ça, c’est impardonnable pour les médiocres, mais inoubliable pour nous.