Un silence. Un silence lourd, presque palpable, que seuls des sanglots étouffés osent troubler. C’est ainsi que le Cimetière du Père Lachaise a accueilli, il y a quelques jours, le dernier voyage d’Herbert Léonard. La voix d’or de la chanson française, celle qui a fait chavirer des générations avec “Pour le plaisir”, s’est éteinte à l’âge de 80 ans, laissant derrière elle une nation en deuil et une famille brisée.
Dès les premières lueurs du jour, une foule immense s’était massée devant les grilles du cimetière parisien. Des milliers d’anonymes, visages graves et fleurs blanches à la main, étaient venus saluer une dernière fois l’artiste, le crooner, l’homme qui avait mis des mots sur leurs amours et leurs peines. Des pancartes improvisées s’élevaient : “Merci Herbert”, “Repose en paix, Légende”.
Mais c’est à l’intérieur, à l’abri des regards, que le drame intime se jouait, d’une intensité à fendre les pierres. Autour du cercueil, le visage de la chanson française était réuni. Michel Sardou, le visage fermé, cherchant peut-être dans le ciel gris une réponse à l’absurde. Francis Cabrel, les mains dans les poches, les yeux rougis. Julien Clerc, Patricia Kaas, Mylène Farmer, tous venus en amis, en silhouettes discrètes mais visiblement bouleversées.
Jean-Jacques Goldman, fidèle en amitié, s’est avancé, une rose blanche à la main. Il l’a déposée délicatement, inclinant la tête longuement, comme pour un ultime dialogue silencieux. Sylvie Vartan a craqué, la voix tremblante : « C’était un gentleman, un vrai ». Laeticia Hallyday était là aussi, portant le deuil au nom de Johnny, qui voyait en Herbert “un frère”. Florent Pagny, Lara Fabian, Pascal Obispo, Garou, Zazie… une constellation d’étoiles pour accompagner celle qui venait de s’éteindre.

L’homme qui a vendu plus de 1,4 million d’exemplaires de “Pour le plaisir” n’était pas seulement un faiseur de tubes. Né Hubert Lenart à Strasbourg en 1945, il avait connu les débuts modestes, les galères, travaillant comme apprenti mécanicien tout en grattant ses premiers accords. Il y avait eu les groupes locaux, les cafés enfumés, puis la montée à Paris en 1965. Le succès avait été fulgurant dans les années 80, avec des titres mythiques comme “Puissance et gloire” ou le duo “Amoureux fous” avec Julie Piétri.
Mais la vie d’Herbert Léonard n’a pas été un long fleuve tranquille. Il y a eu ce terrible accident de voiture en 1970, qui l’a laissé marqué à vie. Puis, en 2017, cette embolie pulmonaire qui l’a plongé dans le coma pendant un mois. « J’ai vu la lumière au bout du tunnel, mais je ne suis pas prêt à partir », avait-il confié à son réveil.
Le combat final, il l’a mené contre un cancer du poumon diagnostiqué en 2024. Une bataille sournoise, affrontée avec un courage immense, entouré de ses deux piliers : sa fille Eléa, et surtout Cléo, sa femme. Ils s’étaient rencontrés en 1967 et ne s’étaient jamais quittés, se mariant après 37 ans de vie commune. Elle a été son roc à travers les traitements lourds, la chimiothérapie, les nuits blanches à l’hôpital de Fontainebleau. « Je ne veux pas qu’on me pleure avant l’heure », lui disait-il, gardant son sourire même lorsque l’énergie lui manquait.
Le 2 mars 2025, dans sa chambre d’hôpital, il lui a pris la main. « On a eu une belle vie, hein ? », a-t-il murmuré avant de fermer les yeux pour toujours.

Au Père Lachaise, lorsque le cercueil a été porté vers la chapelle, une vague d’applaudissements a éclaté. Pas une ovation joyeuse, mais un salut brut, instinctif, à l’homme qui a tant donné. Puis, les premières notes de “Pour le plaisir” se sont élevées, fragiles et puissantes. La foule s’est immobilisée, chaque mot ravivant des souvenirs, chaque mélodie faisant monter les larmes.
C’est alors que Cléo a pris la parole. Fragile, mais droite. Les joues inondées de larmes, sa voix a brisé le silence : « Herbert était mon amour, mon pilier. Le meilleur père pour Eléa. Je ne sais pas comment vivre sans lui ». À ses côtés, leur fille Eléa a simplement murmuré : « Papa, je t’aime pour toujours ». Ces mots simples, presque enfantins, ont percé l’assemblée comme une flèche, déclenchant une nouvelle vague de chagrin.
Dehors, les fans qui n’avaient pu entrer écoutaient, le cœur serré. « Sa voix m’a suivi toute ma vie », sanglotait un homme âgé. Une jeune fille serrait un vieux vinyle contre elle : « Je l’ai découvert tard, mais il m’a marqué à jamais ».
Lorsque le cercueil a été mis en terre, un silence absolu s’est installé. Francis Cabrel a alors trouvé les mots justes pour briser ce mutisme : « Herbert vit encore. Dans sa musique, dans nos âmes ».
La France pleure un géant, mais célèbre un immortel. Herbert Léonard s’en est allé, mais sa voix, grave et enveloppante, continuera de résonner, encore et toujours, “Pour le plaisir”. Adieu, l’artiste.

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