C’est un plan de quelques secondes qui a défini une décennie, transformé une actrice en superstar mondiale et déclenché une controverse qui, plus de trente ans après, refuse de s’éteindre. La scène de l’interrogatoire dans Basic Instinct, où le personnage de Sharon Stone, Catherine Tramel, décroise les jambes, est devenue l’un des moments les plus infâmes et débattus de l’histoire du cinéma.

Mais pour l’actrice, ce moment n’avait rien d’iconique. Ce fut une trahison, une manipulation, un acte qui l’a poussée à une confrontation physique violente avec son réalisateur. “Je suis allée dans la salle de projection, j’ai giflé le réalisateur Paul au visage, je suis partie, je suis montée dans ma voiture et j’ai appelé mon avocat.”

Cette révélation, faite par Sharon Stone elle-même, jette une lumière crue sur les dynamiques de pouvoir, le consentement et le prix de la célébrité à Hollywood.

Le thriller érotique de 1992, réalisé par Paul Verhoeven, était un projet à haut risque. Le scénario de Joe Eszterhas était si provocateur qu’il avait été refusé par toutes les grandes stars de l’époque : Michelle Pfeiffer, Julia Roberts, Kim Basinger… toutes ont dit non. Le rôle de Catherine Tramel, une écrivaine énigmatique et principale suspecte d’un meurtre brutal, était considéré comme trop sulfureux.

Sharon Stone, alors relativement inconnue, a vu là une opportunité. Elle a enduré un processus d’audition exténuant de plus de huit mois. Michael Douglas, la star du film, hésitait, craignant de partager l’affiche avec un visage inconnu. Mais l’intensité brute de Stone l’a finalement convaincu. Elle a obtenu le rôle pour un salaire de 500 000 dollars, bien loin des millions empochés par Douglas, mais elle tenait sa chance.

La production fut tumultueuse, Verhoeven repoussant constamment les limites de l’érotisme et de la provocation. Mais rien n’aurait pu préparer Stone à ce qui allait se passer lors du tournage de la fameuse scène de l’interrogatoire.

Dans son autobiographie “The Beauty of Living Twice”, Stone raconte les détails de ce qu’elle décrit comme une manipulation pure et simple. Sur le plateau, on lui aurait demandé de retirer ses sous-vêtements blancs, car ils “réfléchissaient la lumière” sur l’objectif. Stone, inquiète, a demandé des assurances. “On lui avait assuré que le retrait serait suggéré plutôt que montré de manière explicite,” rapporte la transcription. “On ne voit rien,” lui aurait dit Verhoeven. “J’ai juste besoin que tu retires ta culotte car le blanc réfléchit la lumière, ainsi nous savons que tu portes une culotte.”

Confiante, elle s’exécute. Le film est tourné.

Ce n’est que plus tard, lors d’une projection test, que le piège s’est refermé. La salle était remplie, non pas de collègues créatifs, mais “d’agents et d’avocats”. Et là, sur grand écran, elle a découvert la scène. La nudité n’était pas “suggérée”. Elle était frontale, explicite, indéniable.

“Choquée et profondément trahie”, sa réaction fut viscérale. C’est là qu’elle s’est levée, s’est dirigée vers Paul Verhoeven et l’a giflé avant de quitter la salle pour appeler son avocat, Marty Singer. Elle s’est sentie “dépossédée”, non seulement de ses vêtements, mais de son “autonomie”. Elle qualifiera cette expérience de “terrifiante” et confessera que ce rôle lui a causé des “cauchemars hideux”.

La version de Paul Verhoeven, sans surprise, est radicalement différente. Le réalisateur a toujours soutenu que la scène était non seulement préméditée, mais aussi que Stone savait “exactement ce que nous faisions”. Il insiste sur le fait qu’elle avait pleinement consenti, allant même jusqu’à dire que l’idée lui était venue en observant le comportement de jeunes femmes lors de soirées.

Cet affrontement de souvenirs résume un problème systémique à Hollywood : le flou artistique autour du consentement, en particulier celui des femmes. D’un côté, une actrice qui affirme avoir été trompée et exploitée. De l’autre, un réalisateur qui défend sa “vision artistique” et la “sacralité” de son œuvre.

Sharon Stone, cependant, n’a jamais dévié de sa ligne. Interrogée sur les versions alternatives de l’histoire, sa réponse est sans appel : “En tant que celle qui a le vagin, je rejette les points de vue alternatifs en affirmant que les autres points de vue, c’est des conneries.”

Malgré la trahison ressentie, et après avoir consulté son avocat, Stone a finalement décidé de ne pas engager de poursuites judiciaires. Sa justification est aussi complexe que la situation elle-même : “Parce que c’était correct pour le film et pour le personnage, et parce qu’après tout, je l’ai fait.” Une acceptation professionnelle de l’œuvre finie, mêlée à un regret personnel profond sur la manière dont elle a été obtenue.

Le film fut un succès commercial monstre, rapportant plus de 352 millions de dollars et faisant de Stone une icône mondiale. Mais ce succès a été construit sur un moment qui, pour l’actrice, reste une violation. La controverse de Basic Instinct n’est pas seulement une anecdote croustillante d’Hollywood ; c’est devenu un cas d’école sur la ligne ténue entre l’art provocateur et l’exploitation, une cicatrice indélébile qui continue d’alimenter le débat sur le pouvoir et le consentement dans l’industrie du cinéma.