Pendant des années, son silence fut aussi assourdissant que les clameurs qui ont accompagné la carrière de son ami. Jean-Jacques Goldman, l’artisan discret de la chanson française, l’homme qui préférait l’ombre à la lumière, est resté muet. Pas un mot lorsque la France pleurait son idole, Johnny Hallyday, en ce jour glacial de décembre 2017. Son absence aux funérailles nationales à la Madeleine, où le tout-Paris et des millions de fans s’étaient pressés, avait été vécue comme une énigme, une trahison pour certains. Aujourd’hui, à 73 ans, l’homme qui s’est retiré du monde brise enfin ce silence, non pas pour se défendre, mais pour livrer une vérité hantée par le regret et l’admiration.

L’histoire de leur lien est celle de deux forces opposées, deux planètes que tout semblait séparer, mais qui, l’espace d’un instant, ont créé une magie pure.

L’Âge d’Or : La Naissance de “Gang”

Nous sommes en 1986. Johnny Hallyday, déjà une icône, cherche à se réinventer. Il veut une nouvelle voix, des mots plus profonds pour parler à son âme. Son manager lui suggère un nom : Jean-Jacques Goldman. Sur le papier, l’alliance est improbable. Goldman, de dix ans son cadet, est l’antithèse du rocker. Il est modeste, presque timide, un homme qui fuit les caméras que Johnny dévore. Mais Johnny entend “Il suffira d’un signe” et sait que ce “génie discret” peut transformer l’émotion en immortalité.

Leur collaboration donne naissance à “Gang”, le 35ème album de Johnny. C’est une révolution. Goldman ne se contente pas d’écrire ; il remodèle le son de l’idole. Il lui offre “Je te promets”, “L’envie”, “Laura”, “J’oublierai ton nom”. Ces chansons deviennent des confessions mises en musique. En studio, l’exigence de Goldman est totale. “Encore une fois, mais plus doucement”, demande-t-il, poussant Johnny à chanter “non pas plus fort, mais plus vrai”. Et l’idole, chose rare, obéit. L’album est un triomphe absolu, vendu à plus d’un million d’exemplaires, redéfinissant l’image de Hallyday.

La Première Fêlure : Le Malentendu “Plus Fort”

Mais le succès ne fait que masquer des fissures naissantes. Goldman, allergique au “cirque de la célébrité”, fuit les soirées que Johnny chérit. Et puis, il y a la chanson qui va tout briser. Un titre intitulé “Plus fort”, composé par Goldman. Suite à un malentendu de planning, la chanson n’est pas retenue.

Peu après, dans une interview, Johnny lâche, l’air de rien : “Il a cru que je ne voulais pas la chanter, alors il l’a enregistrée lui-même”. Pour Johnny, qui vit sur l’instinct et la loyauté, cela ressemble à une trahison. Pour Goldman, l’homme qui place l’intégrité au-dessus de tout, l’accusation est une blessure profonde. Il est peiné d’être perçu comme déloyal. La presse s’empare de l’histoire, et l’intimité qui avait présidé à “Gang” disparaît, remplacée par la distance.

Ils collaboreront à nouveau brièvement en 1995 pour “Lorada”, comme pour chercher une forme de clôture, mais leurs chemins se séparent ensuite définitivement.

Deux Mondes, Deux Destins Incompatibles

Leur amitié, si elle exista vraiment sous cette forme, se défait lentement. Le biographe Benjamin Locoge révélera plus tard que Johnny gardait un certain “mépris” pour Goldman. Non pas de la haine, mais une profonde déception. Johnny ne comprenait pas cet homme qui refusait la scène. “Johnny donnait tout à son public”, écrira Locoge, “Goldman vivait ses concerts comme une souffrance”.

Pour Hallyday, la scène était de “l’oxygène” ; pour Goldman, les applaudissements “étouffaient le sens de ses mots”. Johnny voyait le retrait de Goldman non comme de l’humilité, mais comme de l’indifférence, un refus de jouer le jeu auquel il avait dédié sa vie.

Le Dernier Refus et la Culpabilité Éternelle

Cette incompréhension mutuelle trouvera son apogée tragique en 2017. Quelques mois avant sa mort, Johnny tente de reprendre contact. Il veut une dernière chanson de celui qui avait relancé sa carrière. Mais Goldman, déjà retiré à Londres, refuse doucement. “Tu sais”, lui dit-il, “je n’ai pas touché une guitare depuis des années. Je n’ai plus d’idée. Je suis vidé.”

Ce n’était pas un rejet, c’était l’épuisement d’un homme qui avait tout donné. Mais pour Johnny, ce fut la confirmation que Goldman avait refermé la porte sur leur monde. Pour Goldman, ce refus deviendra le cœur de sa culpabilité. Il pensait, racontera un proche, qu’il aurait “peut-être dû dire oui”.

Le Silence Assourdissant de la Madeleine

Lorsque Johnny Hallyday s’éteint en décembre 2017, la France s’arrête. L’hommage populaire est d’une ampleur inédite. Des millions de gens dans les rues, des présidents, des stars… mais un visage manque à l’église de la Madeleine : celui de Jean-Jacques Goldman.

Son absence est un choc. Les médias s’interrogent, les fans l’accusent de froideur. Son ami Michael Jones tente de le défendre : “S’il ne s’est pas exprimé publiquement, cela ne veut pas dire qu’il ne l’a pas fait plus discrètement auprès de la famille”.

Mais la vérité est que Goldman, réfugié dans son anonymat londonien, est incapable de faire face. Il est, comme il le décrira plus tard, “paralysé”. Il ne fuit pas Johnny ; il fuit le spectacle. Il passe cette semaine-là chez lui, rejouant ses souvenirs, hanté par ce dernier refus. Il fait son deuil en privé, seul, loin des caméras qu’il a toujours détestées.

L’Exil et l’Aveu Final

Dans les années qui suivent, Goldman s’enfonce encore plus dans le silence. Il ne regrette pas sa retraite, seulement les choses qu’il n’a pas dites. Il est hanté par l’idée que Johnny ait pu mourir en pensant que Goldman s’était détourné de lui.

Et puis, des années plus tard, au détour d’une conversation avec un journaliste de confiance, les mots sortent enfin. “Je n’ai jamais cessé de l’admirer”, confie doucement Goldman. “Johnny était plus grand que nature. Peut-être trop. Il vivait à une vitesse que personne ne pouvait suivre.”

Il parle enfin de ce qui le ronge. La peur du “chaos” de Johnny, sa propre besoin de silence. Et il s’explique sur les funérailles : “Ce n’était pas de l’indifférence, mais une forme de paralysie”. Il livre alors cette phrase qui résume sa philosophie : “Tout le monde voulait me voir pleurer. Mais le deuil n’est pas quelque chose qu’on joue. J’ai pleuré chez moi. C’était suffisant.”

La vérité, enfin, était plus humaine que la trahison : il y avait de l’amour, des malentendus, et deux visions du monde irréconciliables. “Je crois qu’il m’a pardonné bien avant que je me pardonne moi-même”, avouera-t-il.

Aujourd’hui, Jean-Jacques Goldman honore toujours son ami, mais à sa manière. Chaque année, le 6 décembre, des proches affirment qu’il joue “Je te promets”, seul, à la guitare. Un hommage silencieux à l’homme dont il partage l’héritage. Leurs voix sont à jamais liées, même si leurs chemins se sont séparés. Goldman a trouvé la paix dans son choix, livrant la plus belle conclusion à leur histoire : “Nous finissons tous là où nous devons être. Johnny appartenait à la lumière, moi j’appartiens au silence.”