Le monde du reggae et de la musique universelle a perdu l’une de ses lumières les plus éclatantes. Jimmy Cliff, l’interprète inoubliable de “Many Rivers to Cross” et la star du film culte The Harder They Come, s’est éteint à l’âge de 77 ans. Mais loin du tumulte médiatique et des hôpitaux froids, c’est dans l’intimité de sa demeure sur les hauteurs de Kingston, en Jamaïque, que l’artiste a rendu son dernier souffle. Son épouse, témoin privilégié de ce passage, livre aujourd’hui un récit d’une émotion rare, transformant la douleur d’une perte en une leçon de vie éternelle.

Un déclin discret sous le soleil de Kingston

Pendant des décennies, la voix vibrante de Jimmy Cliff a porté les espoirs de millions de personnes. Cependant, ces derniers mois, le corps de l’artiste commençait à réclamer le repos. Son épouse se souvient d’une lenteur nouvelle et d’une mélancolie douce dans son regard. “Il me disait qu’il était simplement fatigué, mais je voyais bien qu’il se retirait peu à peu du monde”, confie-t-elle. Malgré l’insistance des médecins, Jimmy Cliff avait fait un choix radical : refuser l’hospitalisation pour rester chez lui, face à cette mer des Caraïbes qu’il aimait tant contempler.

Pour lui, la maladie n’était qu’une étape de plus dans son voyage intérieur. Il passait de longues heures sur sa terrasse, observant l’horizon, comme s’il s’apprêtait à rejoindre une lumière invisible. Loin des caméras, il préférait désormais la sincérité d’un souffle aux arrangements parfaits des studios de musique.

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La nuit du 29 août : Un adieu en musique et en tendresse

La soirée du 29 août restera à jamais gravée dans la mémoire de sa femme. Ce soir-là, une étrange sérénité régnait. Jimmy a insisté pour dîner dehors, pour sentir la brise et entendre les vagues. Autour d’un repas léger, l’artiste d’ordinaire peu bavard s’est mis à raconter ses souvenirs : ses débuts à Kingston, les visages aimés, les tournées mondiales.

“Tu te souviens de notre premier jour ici ? Le soleil se couchait exactement comme ce soir”, lui a-t-il murmuré. Ce rituel de regarder le ciel ensemble a pris une dimension sacrée. Il a demandé à écouter du vieux blues, les morceaux de sa jeunesse, avant de regagner lentement leur chambre. Ses derniers mots conscients furent d’une simplicité désarmante : “J’ai eu une belle vie.”

Alors qu’elle l’aidait à s’allonger, elle a senti son souffle devenir plus court. “Il m’a regardé une dernière fois et j’ai compris.” Dans le silence absolu de la chambre, Jimmy Cliff s’est éteint à 23h17, la tête posée contre l’épaule de celle qui l’avait accompagné pendant plus de 30 ans. “Il est mort dans mes bras, oui, mais il vit encore dans mon cœur.”

Un héritage qui dépasse les frontières

L’annonce de sa disparition a déclenché une vague d’émotion planétaire. De Kingston à New York, de Londres à Paris, les hommages ont afflué. Le gouvernement jamaïcain a décrété trois jours de deuil national, rappelant que Jimmy Cliff n’était pas seulement un chanteur, mais une conscience, un ambassadeur de la paix et de la dignité noire.

Son influence est colossale. Sans lui et le film The Harder They Come (1972), le reggae n’aurait peut-être jamais conquis la planète. Il a ouvert la voie à des générations d’artistes, de Bob Marley à Sting, en passant par de nombreux musiciens africains et européens. Nelson Mandela lui-même citait ses chansons depuis sa cellule de prison, y puisant la force de la résilience.

Photo : Jimmy Cliff et sa femme au Bal de la Rose 2011, le 19 mars, à  Monaco. - Purepeople

La promesse d’une voix éternelle

Aujourd’hui, sa maison de Kingston est devenue un lieu de pèlerinage discret. Son épouse a décidé de transformer son deuil en une mission : préserver l’œuvre de son mari. Elle a annoncé la création de la Fondation Jimmy Cliff pour l’éducation et la musique, afin d’aider les jeunes artistes défavorisés à trouver leur propre voix.

Elle prévoit également de publier un recueil de ses écrits personnels. Parmi eux, une phrase retrouvée dans un carnet semble résumer toute l’existence de l’icône : “Le corps s’arrête, mais la voix continue. Le silence n’est pas la fin, il est la pause avant le prochain chant.”

Jimmy Cliff s’en est allé avec la même dignité qu’il a portée toute sa vie. Il ne laisse pas derrière lui un vide, mais une éternité de musique. Tant que quelqu’un fredonnera “I Can See Clearly Now” pour se donner du courage, le nom de Jimmy Cliff continuera de vibrer, rappelant au monde que la bonté est plus forte que la gloire et que l’amour est la seule chanson qui ne finit jamais.

Jimmy Cliff, Groundbreaking Reggae Singer, Dies at 81 | Pitchfork