Il est le marin éternel de la chanson française. Sa voix, chaude et grave, a bercé des générations au rythme de « Santiano », « Céline » ou « Stewball ». Hugues Aufray, à 96 ans, incarne une certaine idée de la France : celle de l’aventure, de la poésie et d’une intégrité tranquille. Pourtant, derrière l’image de l’artiste au charisme inaltérable, se cache une réalité crépusculaire, une blessure que le temps n’a pas guérie. Dans un entretien rare, presque testamentaire, l’homme a décidé de briser le silence. Et ce qu’il révèle est à peine croyable : à l’aube de sa vie, l’icône se dit “usé, trahi, dépouillé de ses biens et de ses repères”.

La nouvelle a l’effet d’une déflagration. Loin des projecteurs, le vieil homme, habité d’une étonnante lucidité, a raconté ce qu’il n’avait jamais osé dire. Il ne s’agit pas d’un scandale passager, mais d’une vérité humaine, nue et douloureuse. C’est l’histoire d’une icône que l’on croyait intouchable, mais qui a subi les outrages du temps et la cruauté de certains hommes.

Le grand arrachement : la perte de la maison

Le point d’orgue de ce drame personnel est sans doute la perte de sa maison. Ce lieu qu’il aimait tant, acheté à l’époque de sa gloire, n’était pas seulement un toit ; c’était un refuge, une âme, le dépositaire de décennies de musique et de vie. “C’était là que j’avais écrit mes plus belles chansons”, confie-t-il, la voix chargée d’une émotion contenue. Chaque pièce, chaque objet, des disques d’or aux photos de tournée, racontait son histoire.

Puis, les années passant, les factures se sont accumulées. L’âge, les frais, le poids de la gestion. Il raconte avoir fait confiance. Fait confiance à des conseillers, des gestionnaires, des intermédiaires “qui parlaient bien, trop bien”. On lui aurait parlé de “prudence financière”, de la nécessité de “simplifier sa vie”. Il avoue aujourd’hui, avec une tristesse infinie, que cette maison a été vendue, souvent “sans qu’il ait réellement son mot à dire”.

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Le jour où il a dû quitter ce lieu, il l’a vécu comme une amputation. “Quand j’ai signé les papiers, j’ai eu l’impression qu’on m’arrachait une partie de moi-même”, dit-il. “Ce n’est pas la maison qu’on m’a prise, c’est ma vie qu’on a vidée pièce par pièce”. Il décrit ce moment où, repassant devant, il a vu les volets changés, le jardin transformé. Sa maison vivait une autre vie. Et lui devait apprendre à vivre sans elle.

La spoliation silencieuse : quand la confiance est un piège

Mais la maison n’est que la partie visible de l’iceberg. L’artiste décrit une spoliation lente et insidieuse. Des biens précieux ont disparu. Pas seulement des objets de valeur, mais des souvenirs irremplaçables. “Des bijoux, des souvenirs, des instruments de musique, parfois même des manuscrits de chansons”, énumère-t-il. “Ce ne sont pas les objets en eux-mêmes. C’est ce qu’il représentait. Chaque chose volée, c’était un morceau de ma mémoire qu’on m’arrachait.”

Comment cela a-t-il pu arriver ? Hugues Aufray pointe du doigt ceux qui ont profité de sa confiance, de sa gentillesse, et peut-être de son affaiblissement lié à l’âge. Des “proches”, des amis d’hier qui ne sont plus les mêmes aujourd’hui. Il évoque ces visages qui affluaient autour de lui au temps de la gloire et de l’argent, et comment certains se sont transformés en prédateurs lorsque le vent a tourné. “J’ai cru à la sincérité. J’ai eu tort”, admet-il avec un sourire triste. “J’ai confondu l’admiration avec l’amour.”

Cette trahison intime, celle des personnes qu’il croyait de son côté, est peut-être la plus douloureuse. Elle l’a conduit à une “lente descente vers la solitude”. Une solitude cruelle pour un homme qui a passé sa vie à chanter la fraternité.

Un cœur en hiver : les amours et les amis disparus

Car au-delà des pertes matérielles, il y a les blessures invisibles, celles du cœur. Hugues Aufray confie que lui aussi, son cœur a été brisé. Il parle de cette femme qu’il a tant aimée, sa complice des tournées et des insomnies. La vie, avec sa “cruauté tranquille”, les a séparés. La distance, la maladie, puis la mort. “On croit qu’on est fort”, souffle-t-il. “Mais quand la personne qui connaissait vos faiblesses n’est plus là, tout s’effondre.”

Ce vide n’a jamais été comblé. Il y a aussi la douleur d’un amour plus tardif, qui s’est “effiloché lentement, comme une chanson qu’on n’arrive plus à chanter juste”. Et puis, il y a les amis. Les frères d’armes de la chanson française, ceux avec qui il vibrait dans les cabarets enfumés jusqu’à l’aube. Il cite leurs prénoms avec tendresse. Beaucoup ne sont plus là. Aujourd’hui, il reste souvent seul pour se souvenir.

Cette solitude, pourtant, il l’a apprivoisée. Elle est devenue, dit-il, sa “compagne la plus fidèle”. Elle ne l’effraie plus. Dans le silence de son petit appartement, il médite, il écrit, il pense à ceux qui sont partis. “Ils ne sont pas partis, ils sont juste ailleurs”, murmure-t-il.

L’esprit indomptable : “On m’a tout pris, sauf ma voix”

Ce qui frappe à l’écoute de cette confession, c’est l’absence totale d’amertume. Hugues Aufray parle de ces épreuves avec une dignité et une sagesse désarmantes. Il ne cherche pas la pitié ; il transmet une leçon. “Je voulais que les gens sachent. Qu’ils comprennent que derrière les projecteurs, il y a eu aussi des ombres.”

Il se décrit comme un “vieux marin sans bateau”, balloté par les tempêtes, mais tenant toujours la barre. Il a choisi de pardonner. Non par faiblesse, mais par nécessité. “Le pardon, c’est la seule manière de se libérer. Garder la colère, c’est comme boire du poison en espérant que l’autre en souffrira.” Cette philosophie, forgée dans la douleur, est celle d’un homme qui a survécu à tout, sauf à l’amertume.

Il a compris que les épreuves n’étaient pas des punitions, mais des leçons. Ce dépouillement forcé l’a ramené à l’essentiel. “Quand on n’a plus rien, on découvre qu’on possède encore l’invisible : la mémoire, la musique, la foi.” Et il sourit doucement : “On m’a tout pris, sauf ma voix. Et tant qu’elle est là, je ne suis pas perdu.”

Le dernier port : la sérénité

Aujourd’hui, Hugues Aufray vit simplement. Fini le luxe, finies les illusions de grandeur. Il vit dans un appartement modeste, “plus modeste mais en paix”. Il partage ses journées entre la lecture, l’écriture et des balades solitaires au bord de la mer. Cette mer qui l’a tant inspiré. “Elle m’a tout appris”, dit-il. “Elle prend, mais elle redonne. Elle détruit, mais elle berce aussi.”

À 96 ans, il parle encore de projets, de chansons à réenregistrer. Son esprit reste vif, son regard bienveillant. La musique l’a “sauvé mille fois”. Elle reste son refuge, sa prière, sa conversation avec les absents. Il ne chante plus pour plaire, il chante pour se souvenir.

Le témoignage d’Hugues Aufray n’est pas une conclusion, mais un prolongement. Ce n’est pas le récit d’un homme qui se plaint, mais celui d’un artiste qui regarde son passé sans détourner les yeux. Il a tout connu : la gloire, la trahison, la solitude, l’amour. Et au fond, il l’admet : “J’ai tout eu.”

Le marin de “Santiano” ne navigue plus sur les mers du monde, mais sur celles de la mémoire. Et dans cette traversée intérieure, il a trouvé son ultime port d’attache : la sérénité. Il lève les yeux vers l’horizon, le vent souffle doux. Et l’on comprend que même à 96 ans, trahi et dépouillé, Hugues Aufray continue son voyage. Libre, apaisé et infiniment vivant.