Il y a des mélodies qui semblent appartenir au patrimoine génétique de la France. “Capri c’est fini” est de celles-là. Pourtant, derrière la voix d’or et le succès fulgurant de 1965, se cache un homme dont la vie fut un combat permanent contre l’absence, le silence et l’abandon. À 78 ans, Hervé Villard a décidé de poser les masques. Ce n’est plus seulement la star qui s’exprime, mais René Villard — son véritable nom — un homme qui a traversé le siècle avec une élégance rare et des blessures jamais tout à fait refermées.
Un destin forgé dans le manque
Tout commence par un traumatisme originel. Né en 1946 à Paris, le petit René n’a pas connu la douceur d’un foyer. Abandonné à l’âge de six ans par une mère en détresse, il est confié à l’Assistance Publique. Sa jeunesse est une succession de foyers, de pensionnats et de familles d’accueil. « Elle m’a donné la vie puis m’a oublié », confie-t-il aujourd’hui avec une émotion qui n’a pas pris une ride. C’est dans ce vide affectif immense que la musique devient son unique refuge. René chante pour ne pas sombrer, pour s’inventer un monde où l’amour ne finit pas toujours mal.
Sa chance, ou plutôt son destin, porte un nom : Daniel Cordier. L’ancien secrétaire de Jean Moulin, héros de la Résistance et esthète, croise la route de cet adolescent écorché. Il le prend sous son aile, l’adopte légalement et lui offre ce que l’État n’avait pu lui donner : une éducation, une bibliothèque et, surtout, un toit stable. C’est sous cette protection bienveillante que le futur Hervé Villard apprend à canaliser sa sensibilité et à cultiver son amour pour les mots et la poésie.

Le séisme “Capri c’est fini”
En 1965, le monde découvre un jeune homme de 19 ans au regard intense. “Capri c’est fini” sort dans les bacs et le succès est immédiat, colossal, presque irréel. Plus de 3 millions d’exemplaires vendus à travers le globe. La chanson devient l’hymne d’une génération. Mais pour Hervé, ces paroles sur la fin d’un amour estival résonnent bien plus profondément. Il y chante peut-être, sans le dire, la fin de son innocence et le deuil de cette enfance volée.
Malgré la gloire, l’argent et les tournées mondiales qui l’emmènent du Japon au Canada, Hervé Villard reste un solitaire. Il ne se laisse pas griser par les paillettes. Très tôt, il comprend la fragilité de ce métier et gère sa carrière avec une rigueur de stratège. Il investit dans la pierre, notamment dans le Berry, où il possède une demeure rustique, loin des flashs, entourée de ses livres et de ses chiens. C’est là, dans ce cocon de nature, qu’il trouve enfin la paix qu’il a cherchée toute sa vie.
Aimer dans l’ombre pour mieux briller

L’un des aspects les plus touchants de ses récentes confidences concerne sa vie sentimentale. Longtemps, Hervé Villard a dû cacher son homosexualité, protégé par une pudeur imposée par l’époque. Il évoque aujourd’hui une grande histoire d’amour passionnée avec un homme resté anonyme, un lien total que la pression médiatique a fini par éroder. « Je ne pouvais pas m’aimer alors comment aimer les autres ? », avouait-il avec une lucidité désarmante.
Ce n’est que dans les années 90 qu’il choisit de faire son coming-out, avec une dignité qui force le respect. Sans jamais tomber dans l’exhibitionnisme, il a revendiqué son droit à être lui-même, devenant un modèle de résilience pour beaucoup. N’ayant jamais fondé de famille traditionnelle, il a su se créer une “constellation de cœurs aimants” : des collaborateurs fidèles, un neveu très proche et surtout son public, qu’il considère comme sa véritable famille.
Un héritage au-delà des chiffres
Aujourd’hui, à l’heure du bilan, Hervé Villard ne compte pas ses millions (estimés entre 3 et 5 millions d’euros incluant ses droits d’auteur mondiaux et son patrimoine immobilier), mais ses souvenirs. Il vit entouré d’art, de manuscrits rares et de la gratitude de millions de fans.
L’homme qui a chanté les ruptures est paradoxalement celui qui est resté le plus fidèle à lui-même. Son parcours, de l’orphelinat aux projecteurs de l’Olympia, est une preuve éclatante que l’art peut sauver une vie. Hervé Villard n’est pas seulement un chanteur de charme ; c’est un poète survivant qui a transformé ses larmes en mélodies éternelles. À 78 ans, en brisant le silence, il nous rappelle que la plus belle des victoires est celle que l’on remporte sur son propre passé. Sa voix tremble peut-être un peu plus aujourd’hui, mais c’est parce qu’elle est désormais chargée de toute la vérité d’un homme qui n’a plus rien à cacher.

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