Le 11 juin dernier, une voix douce et mélancolique, celle qui a défini la bande-son de plusieurs générations, s’est éteinte. Françoise Hardy, 80 ans, a tiré sa révérence. L’annonce, sobre et déchirante, est venue de son fils, Thomas Dutronc, par ces simples mots : “Maman est partie”. La France perdait une icône. Mais si sa vie fut une œuvre d’art publique, son départ, elle l’a voulu comme un dernier acte de pudeur : dans l’intimité.

Le 20 juin, sous un ciel parisien lourd d’émotion, le crématorium du cimetière du Père-Lachaise est devenu l’épicentre d’un deuil national. Un double visage s’y dessinait : à l’extérieur, des centaines d’admirateurs anonymes, venus avec une fleur ou une simple pensée, tentaient de capter une bribe de cet ultime hommage. À l’intérieur de la salle de la Coupole, loin des regards indiscrets, se jouait l’adieu privé, celui que Françoise avait méticuleusement orchestré.

Car la “raison” de cette discrétion, ce n’était ni un caprice de star ni un secret de famille. C’était le vœu d’une femme épuisée, qui aspirait au calme après la tempête. Françoise Hardy avait été claire : elle souhaitait être incinérée “dans l’intimité et sans cérémonie religieuse”. Un souhait respecté à la lettre par les deux hommes de sa vie, Jacques Dutronc, son amour de toujours, et leur fils Thomas, présents, unis dans la douleur.

Un “cauchemar” de vingt ans

Pour comprendre cette volonté d’épure, il faut remonter le fil d’un combat long et douloureux. Vingt ans. Vingt ans que l’interprète de “Tous les garçons et les filles” luttait contre la maladie. D’abord un lymphome, puis un cancer du pharynx. Ces dernières années, Françoise Hardy ne cachait plus son calvaire. Elle parlait ouvertement d’un “cauchemar”, d’une vie devenue “insupportable”.

Avec une franchise désarmante, elle était devenue l’une des voix les plus puissantes en France en faveur du droit à l’euthanasie. Elle avait publiquement interpellé le président Emmanuel Macron, réclamant le droit de “partir bientôt et de façon rapide”. Sa souffrance était telle que lors des obsèques, une phrase revenait en boucle chez ceux qui l’aimaient, un mélange de tristesse et de soulagement : “Je suis content pour elle… pendant dix ans, c’était un calvaire.” L’adieu au Père-Lachaise n’était donc pas seulement un enterrement ; c’était la fin d’un long martyre.

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Une constellation de deuils

Malgré ce souhait d’intimité, l’aura de Françoise Hardy était telle que le tout-Paris avait tenu à lui rendre un dernier hommage. La liste des personnalités présentes témoignait de l’empreinte indélébile qu’elle laisse. Autour de Jacques et Thomas Dutronc, dignes et soudés, se pressait une foule d’amis et d’admirateurs.

Le monde de la musique était là, bien sûr. Etienne Daho, son ami et collaborateur, mais aussi Laurent Voulzy, Sheila, Nolwenn Leroy, Dave… Le monde politique avait également fait le déplacement, avec la présence remarquée de la Première dame Brigitte Macron, de l’ancien président Nicolas Sarkozy et son épouse Carla Bruni – elle-même chanteuse et amie –, ou encore de la ministre de la Culture, Rachida Dati. Des figures du cinéma comme Anouchka Delon complétaient cette assemblée hétéroclite, unie pour saluer une “grande âme”.

Les applaudissements qui ont accueilli l’entrée du cercueil, puis accompagné la sortie de Thomas et Jacques Dutronc, résonnaient comme une ultime ovation. Un merci collectif pour la beauté, la poésie et l’élégance qu’elle avait offertes au monde.

Monticello, l’ultime refuge

Mais Paris n’était qu’une étape. Le véritable voyage de Françoise Hardy s’achèvera là où elle avait trouvé la paix, loin de l’agitation médiatique : en Corse. Selon ses dernières volontés, ses cendres seront dispersées à Monticello, dans ce petit village de Balagne où elle possédait une maison.

C’est là, en 1966, au faîte de sa gloire, qu’elle avait acheté un terrain. C’est là qu’elle avait construit son refuge, un lieu où elle venait se ressourcer, un jardin secret face à la Méditerranée. Ce choix n’a rien d’anodin. Il signe le retour de l’icône à la femme, de la personnalité publique à l’intime. Un dernier voyage vers la lumière de cette île qu’elle chérissait, pour un repos éternel.

L’héritage et l’inquiétude d’une mère

Françoise Hardy laisse derrière elle un héritage musical immense. Elle fut plus qu’une chanteuse “yéyé”. Elle fut une auteure-compositrice-interprète à la plume sensible, une icône de mode androgyne et élégante, une artiste qui a su chanter en anglais, en italien, en allemand, et toucher les cœurs bien au-delà des frontières françaises. Sa voix, empreinte d’une douce mélancolie, continuera de résonner, intemporelle.

Mais derrière l’artiste, il y avait la mère. Une mère aimante, et étonnamment pragmatique. Dans cette vie où elle avait tout planifié, y compris son départ, elle n’avait pas oublié les contingences matérielles. Elle avait confié il y a quelques années avoir rédigé son testament avec une préoccupation principale : son fils Thomas. “J’espère laisser à Thomas de quoi payer les frais de succession exorbitants qui lui seront réclamés”, avait-elle déclaré. Cette inquiétude, si humaine, si maternelle, tranche avec son image éthérée et la rend encore plus proche de nous.

Aujourd’hui, le silence s’est fait. La souffrance s’est arrêtée. Françoise Hardy s’en est allée comme elle a vécu : avec une dignité farouche, une élégance rare et une volonté de contrôle absolue sur sa propre destinée. Elle a quitté la scène publique du Père-Lachaise pour rejoindre la quiétude de son refuge corse, laissant la France orpheline de sa grâce. Son adieu, à la fois public et si personnel, fut à l’image de sa vie : un chef-d’œuvre de pudeur et d’émotion.