Il a fait danser la France entière pendant plus de six décennies, transformant la mélancolie de l’exil en une fête universelle. Mais aujourd’hui, à 87 ans, l’image d’Enrico Macias ne renvoie plus seulement au soleil et à la fraternité. Derrière les lunettes fumées et le sourire de façade, l’homme que le public a tant aimé est un colosse aux pieds d’argile, dévoré par une pathologie que les rayons X ne peuvent détecter : une maladie de l’âme. Ce n’est pas un cancer, ni une défaillance cardiaque qui affaiblit sa silhouette autrefois si vigoureuse, mais un triple poison composé d’exil, de solitude et d’une trahison financière vertigineuse.

L’ascension fulgurante : de Gaston à Enrico

Tout commence sous la lumière aveuglante de Constantine. Avant de devenir Enrico Macias, il était Gaston Ghrenassia, un jeune homme bercé par le malouf et la guitare de son beau-père, le légendaire Cheikh Raymond. Mais en 1961, l’histoire bascule. L’assassinat de son mentor et l’indépendance de l’Algérie le jettent sur les routes de l’exil. Arrivé à Paris les poches vides, il transforme son cri de douleur en un hymne national pour tous les déracinés avec “Adieu mon pays”.

En quelques années, Enrico devient le prince de la variété française. De l’Olympia aux Nations Unies, il porte un message de paix qui dépasse les frontières. Il bâtit en France ce qu’il a perdu là-bas : une tribu, une famille, un foyer. Mais cette gloire immense reposait sur un sol fragile. Le public voulait l’amuseur, l’exubérant, ignorant souvent que chaque note joyeuse servait à masquer une cicatrice jamais refermée.

2008 : L’année où le ciel s’est effondré

Le destin, souvent cruel, a frappé Enrico Macias deux fois en plein cœur au cours de la même année. Le premier coup fut la perte de Suzy, sa femme, sa boussole, la fille de Cheikh Raymond. Avec elle, c’est son dernier lien vivant avec sa mémoire et sa terre natale qui s’est éteint.

Alors qu’il était à genoux, vulnérable et aveuglé par le chagrin, un second drame, financier cette fois, s’est abattu sur lui. Victime de l’escroquerie de la banque islandaise Landsbanki, le chanteur se retrouve au centre d’un montage financier toxique. Sa villa de Saint-Tropez, qu’il avait hypothéquée pour protéger l’avenir de ses enfants, est devenue l’objet d’un litige de 30 millions d’euros. Pour Enrico, cette maison n’est pas un luxe, c’est une reconstitution de son Algérie perdue, son dernier sanctuaire. L’idée d’en être expulsé par des “hommes en col blanc” est une torture quotidienne qui ronge sa santé physique plus que n’importe quel virus.

L’antidote interdit : Constantine

Malgré les opérations du dos et les soins médicaux, Enrico Macias sait que son véritable remède se trouve de l’autre côté de la Méditerranée. Sa “maladie”, c’est le besoin viscéral de fouler une dernière fois le sol de Constantine, de respirer le parfum des orangers et de se recueillir sur la tombe de Cheikh Raymond.

C’est là que réside la tragédie absolue de sa vie : cet antidote lui est interdit. Pour des raisons politiques et des rancunes historiques tenaces, la porte de sa terre natale reste désespérément close. Savoir que le soulagement est à quelques heures d’avion mais reste inaccessible est une souffrance que la morphine ne peut apaiser. Il se tient sur le rivage de sa vieillesse, regardant vers le Sud, condamné à mourir de soif à côté de la fontaine.

Un dernier combat pour la dignité

Aujourd’hui, Enrico Macias ne demande pas la charité. Il demande de la justice et à être entendu pour ce qu’il est : un homme qui cherche désespérément le chemin de la maison. Ses apparitions publiques montrent un homme marqué, marchant avec difficulté, mais refusant de céder face aux banquiers et à l’adversité.

Ce dernier combat crépusculaire nous enseigne une leçon brutale : on peut avoir vendu des millions d’albums et finir par craindre de se retrouver sans abri. Sa colonne vertébrale, c’est sa mémoire, et sa maison en est le bastion. Si on lui prend ses murs, on lui arrache son histoire. L’histoire d’Enrico Macias est celle d’un homme qui a passé sa vie à donner de l’amour et qui espère simplement que cet amour lui sera rendu avant qu’il ne soit trop tard. C’est à nous, désormais, d’écouter la voix de Gaston derrière le costume d’Enrico, et de ne pas laisser cette icône s’éteindre dans l’indifférence et l’injustice.

Photo : Enrico Macias et son épouse Suzy à l'Olympia le 9 mars 1985. -  Purepeople