C’est une voix que l’on connaît par cœur, un timbre grave et chaleureux qui a bercé des générations. Mais aujourd’hui, cette voix ne chante pas le blues ou les dernières séances. Elle tremble d’une colère froide, d’une amertume que le temps, curieusement, n’a pas su apaiser. À 83 ans, Eddy Mitchell, le “Schmoll”, le frère d’armes, l’ami de toujours, a décidé de briser l’armure. Alors que la France entière continue de vénérer l’icône Johnny Hallyday, lui choisit de dire une vérité qui dérange, une vérité qui fait mal : il ne pardonne pas.

Ce n’est pas une querelle d’argent, de testament ou de clan, ces histoires qui ont sali la mémoire du Taulier après sa mort. Non, la rancœur d’Eddy Mitchell est bien plus noble, et bien plus tragique. C’est la colère de celui qui reste contre celui qui est parti trop tôt, par sa propre faute.

“Je lui en veux encore” : Le Cri du Cœur

Dans son autobiographie parue en novembre 2024, Eddy Mitchell écrit noir sur blanc : “Je ne lui en veux plus. Je lui en ai voulu et je lui en veux encore.” Ces phrases, d’une complexité émotionnelle rare, résument le drame intérieur qui se joue. Pour Mitchell, la mort de Johnny le 5 décembre 2017 n’est pas une fatalité héroïque, c’est un “gâchis volontaire”.

Il décrit un Johnny Hallyday sourd à tout, enfermé dans son propre mythe d’invincibilité. Un homme qui a brûlé la chandelle non pas par les deux bouts, mais en la jetant directement au feu. Drogue, alcool, excès en tous genres… Eddy a tout vu. Il a vu son ami se consumer, refuser les mains tendues, ignorer les mises en garde. Cette autodestruction, perçue par le public comme une forme de romantisme rock’n’roll, est vécue par Eddy comme un abandon. Une trahison de l’amitié. Car quand on aime quelqu’un comme un frère, on ne supporte pas de le regarder se suicider à petit feu.

Une Fraternité Née dans le Rock, Brisée par l’Orgueil

 

Pour comprendre la violence de ce sentiment, il faut remonter aux origines. Claude Moine et Jean-Philippe Smet. Deux gamins de Paris, deux passionnés d’Elvis et d’Amérique, qui ont révolutionné la France des années 60. Les Chaussettes Noires d’un côté, l’Idole des Jeunes de l’autre. Très vite, la concurrence a laissé place à une fraternité indéfectible.

Ils ont tout partagé : les scènes, les plateaux télé, les vacances, les familles. Eddy est le parrain de Laura, Johnny était celui de la nièce d’Eddy. C’était une relation d’égal à égal, sans idolâtrie. Eddy était l’un des rares à pouvoir dire ses quatre vérités à Johnny. Mais à la fin, même lui ne pouvait plus se faire entendre.

L’épisode des “Vieilles Canailles” en 2017 reste le point de non-retour. Johnny, rongé par le cancer, remonte sur scène avec Eddy et Jacques Dutronc. Pour le public, c’est un acte de bravoure. Pour Eddy, c’est de l’acharnement. “Il n’aurait pas dû”, dira-t-il. Il a vu son ami souffrir, s’épuiser pour nourrir la machine, pour prouver qu’il était encore le patron. Cette tournée, qui devait être une fête, est devenue pour Mitchell le théâtre d’une agonie qu’il jugeait évitable.

Le Refus du Cirque Médiatique

La mort de Johnny a déclenché une hystérie nationale. Des millions de personnes dans les rues, une cérémonie grandiose à la Madeleine. Eddy Mitchell y était, lunettes noires, visage fermé. Mais son deuil s’est arrêté là où le spectacle a commencé.

Il a refusé de jouer le jeu. Pas d’interviews larmoyantes, pas de participation aux documentaires hagiographiques. Et surtout, ce geste fort, incompris à l’époque : le refus d’aller à Saint-Barthélemy pour l’enterrement. “Je ne voulais pas participer à un théâtre”, aurait-il confié. Pour lui, l’adieu intime avait déjà eu lieu, dans ce coup de fil un mois avant la fin où Johnny lui avouait : “Je suis fatigué, vieux frère.”

Eddy Mitchell ne voulait pas voir son ami devenir une attraction touristique post-mortem. Il voulait garder l’image de l’homme vivant, pas celle du gisant sous les fleurs tropicales. Ce refus de se rendre sur la tombe est l’acte ultime de sa rébellion contre la “légende” fabriquée qui a, selon lui, étouffé l’homme.

La Solitude du Survivant

 

Aujourd’hui, Eddy Mitchell est le dernier des géants. Il voit ses copains “tomber comme des feuilles mortes”, comme il le dit avec une mélancolie déchirante. Sa colère est celle d’un survivant qui se sent seul. Il en veut à Johnny de l’avoir laissé, de ne pas avoir pris soin de lui-même, d’avoir préféré l’ivresse de la gloire à la douceur de vieillir ensemble.

Dans sa chanson “Un petit peu d’amour” sortie en 2021, il chantait déjà : “Tu as tout brûlé, même ce qu’on t’avait offert”. C’était un reproche, mais c’était aussi une déclaration d’amour. Car on ne déteste pas quelqu’un avec autant d’intensité si on ne l’a pas aimé éperdument.

Eddy Mitchell nous offre une leçon de vérité brutale. Il nous rappelle que derrière les idoles, il y a des hommes faillibles, et que l’amitié, la vraie, n’est pas celle qui applaudit aveuglément, mais celle qui ose dire : “Tu as déconné.” Johnny n’a pas écouté, et c’est ce silence éternel entre eux qui hante aujourd’hui les jours d’Eddy Mitchell. Il ne pardonne pas, parce que la perte est trop grande. Et peut-être parce qu’au fond, pardonner reviendrait à accepter que c’est vraiment fini.