Il y a des silences plus lourds que toutes les musiques. Pendant sept longues années, Jacques Dutronc, le dandy ironique, le dernier membre du trio mythique des “Vieilles Canailles”, a gardé pour lui les souvenirs d’un été crépusculaire. L’été 2017. L’été de la dernière tournée de Johnny Hallyday. Aujourd’hui, à 82 ans, l’homme aux lunettes noires a décidé de parler. Et ses mots lèvent le voile sur une réalité bien éloignée de la légende triomphale : celle d’une amitié fraternelle rongée par la maladie, les tensions et une dispute d’une violence inouïe qui a tout fait basculer.

Officiellement, la tournée des “Vieilles Canailles” était une célébration, la réunion de trois monstres sacrés, trois frères de rock’n’roll : Hallyday, Mitchell, Dutronc. La France célébrait ses idoles, unies sur scène. Mais en coulisses, l’atmosphère était devenue “irrespirable”. Le témoignage de Dutronc, livré avec une lucidité mélancolique, ranime les fantômes d’un soir de juillet à Carcassonne, quelques mois à peine avant la mort de Johnny.

L’Idole qui ne voulait pas mourir

En 2017, lorsque la seconde tournée est annoncée, la santé de Johnny Hallyday est un secret de polichinelle. Le “Taulier” lutte contre un cancer du poumon diagnostiqué un an plus tôt. Ses médecins le supplient de se reposer. Mais Johnny, fidèle à sa légende, refuse. “Si je ne monte pas sur scène, je meurs”, confie-t-il alors à ses proches.

Chaque concert est un combat, un miracle. Autour de lui, son épouse, Laeticia Hallyday, maintient un équilibre précaire. Elle gère les traitements, l’oxygène, les voyages. Son dévouement est total, mais son emprise sur l’organisation devient, selon les témoins, un sujet de tension croissant. Pour Dutronc et Mitchell, amis de quarante ans du rockeur, Laeticia devient une “barrière”, un rempart zélé entre eux et leur “Johnny”. Les loges, autrefois lieu de franche camaraderie, deviennent des “champs de bataille silencieux”.

5 Juillet 2017 : Le Clash de Carcassonne

Le point de non-retour est atteint le 5 juillet 2017, dans les coulisses du théâtre Jean-Deschamps à Carcassonne. La chaleur est écrasante. Johnny, affaibli, “tremblait un peu” avant d’entrer, se souvient Dutronc. Mais une fois sous les projecteurs, la magie opère. Le public est en transe. Le trio chante “Toute la musique que j’aime”. Tout semble tenir du miracle.

Mais à peine les rideaux retombés, l’ambiance se fige. Selon plusieurs témoins, Laeticia Hallyday, paniquée, explose. Elle s’en prend violemment à Eddie Mitchell, lui reprochant d’avoir encouragé Johnny à enchaîner les rappels, à puiser dans ses dernières réserves. “Il est épuisé ! Vous auriez pu le tuer !”, aurait-elle crié.

Eddie Mitchell, “Monsieur Eddy”, connu pour son flegme, sort de ses gonds. Furieux, il réplique que Johnny n’a besoin de personne pour décider de chanter, qu’il n’est pas un “prisonnier”. Le ton monte. Les techniciens, stupéfaits, assistent à la scène. La dispute, brève mais d’une violence inouïe, dure moins de dix minutes. Elle marque la fin d’une époque. Eddie Mitchell, blessé dans son orgueil et son amitié, jette sa serviette et quitte les lieux. Sans un mot d’adieu.

“Juste toi et moi, Jaco”

Johnny, abasourdi, reste silencieux. Jacques Dutronc, gêné, comprend que quelque chose vient de se briser. Définitivement. C’est lui qui reste avec Johnny dans la loge déserte. Ils partagent un verre en silence. C’est là que l’Idole, dévasté, aurait murmuré à son ami ces mots prophétiques, d’une douceur triste : “C’est fini pour les Vieilles Canailles.” Puis, selon le souvenir ravivé par Dutronc : “On ne refera jamais les Vieilles Canailles à trois. Juste toi et moi, Jaco.”

Quelques heures plus tard, à l’hôtel, Johnny Hallyday confirmera à Dutronc : “J’ai trop mal pour rejouer cette fraternité.” Ce n’était pas un simple constat physique. La maladie avait exacerbé les tensions morales. Les amis d’autrefois se sentaient écartés par un clan protecteur, impuissants face à la dégradation de leur frère.

Le lendemain, Johnny quittait la France. Jacques Dutronc et lui ne se revirent jamais.

Le Long Silence de Dutronc

Pendant sept ans, Jacques Dutronc s’est muré dans le silence. Par respect, par pudeur. Il a refusé les plateaux télé, évité les interviews, s’est réfugié dans sa Corse natale. Voir son ami se battre jusqu’à l’épuisement, assister à la déchirure de ce trio fraternel, tout cela l’avait marqué au fer rouge.

Si, à 82 ans, il choisit enfin de livrer sa version, ce n’est “pas pour raviver les blessures”, mais pour “restituer la vérité émotionnelle” de cette tournée. Pour rappeler que derrière les géants, il y avait des hommes fragiles, des amitiés éprouvées. Il l’avait esquissé dans un documentaire en 2024 : “Johnny, il voulait mourir debout. Il l’a fait.”

Ce drame humain fut le prélude d’un autre chaos. À la mort de Johnny, le 5 décembre 2017, la fraternité s’est effacée pour laisser place à une bataille d’héritage sordide. Laeticia, nommée unique héritière, s’est retrouvée au cœur d’un ouragan judiciaire face aux enfants aînés du chanteur, David Hallyday et Laura Smet. Une querelle qui a profondément écœuré Dutronc. “Johnny n’aurait jamais voulu ça”, a-t-il confié. “Les avocats ont remplacé les musiciens.”

Aujourd’hui, il reste les chansons, les images d’un Johnny irradiant de vie malgré la douleur, et le souvenir d’une poignée de main entre trois hommes sur une scène. En racontant enfin ce dernier soir, Jacques Dutronc ne cherche ni à accuser ni à pardonner. Il offre un ultime adieu à son ami, un rappel que la vérité des artistes ne se trouve pas dans les contrats, mais dans leur dernière chanson. Celle qu’ils offraient encore, quand tout le reste s’effondrait.