Le navire France Télévisions traverse une zone de fortes turbulences. Lors d’une audition mémorable devant la Commission de l’Assemblée nationale, sa présidente, Delphine Ernotte, s’est retrouvée sur le banc des accusés, confrontée à la virulence des députés, notamment ceux du Rassemblement National. Ce n’était pas seulement une réunion administrative, mais un véritable procès politique portant sur l’essence même, le financement et l’impartialité de l’audiovisuel public français.

Le réquisitoire : Entre partialité et déconnexion

Le ton a été donné par le député Jean-Philippe Tanguy, qui a mené une charge frontale contre la gestion de Delphine Ernotte. Les reproches sont cinglants : une programmation jugée trop “parisienne”, une déconnexion flagrante avec les préoccupations des territoires ruraux, et surtout, un biais idéologique marqué qui nuirait à la neutralité du service public. Tanguy a pointé du doigt ce qu’il appelle une “propagande” déguisée, financée par l’argent des contribuables, tout en fustigeant le train de vie de l’institution.

Les questions ont fusé sur la transparence des salaires des animateurs stars et sur l’utilisation des budgets alors que le pouvoir d’achat des Français est en berne. Pour les détracteurs d’Ernotte, le service public ne remplit plus sa mission de représentativité et devient un outil de communication pour une certaine élite intellectuelle au détriment de la diversité des opinions.

La défense : Le rempart de l’indépendance

Le Grand Jury de Jean-Philippe Tanguy

Face à ce déluge de critiques, Delphine Ernotte n’a pas cillé. Avec une maîtrise froide, elle a défendu l’indépendance éditoriale de ses rédactions et la richesse de l’offre de France Télévisions. Pour elle, s’attaquer au service public, c’est s’attaquer à un pilier de la démocratie française. Elle a rappelé le rôle crucial de l’audiovisuel public dans la lutte contre les fake news et la promotion de la culture, des domaines où le secteur privé ne s’aventurerait pas par manque de rentabilité.

Ernotte a également souligné les efforts de transformation numérique de l’entreprise et la nécessité d’un financement stable pour garantir une production de qualité. Elle a rejeté les accusations de mépris des territoires, citant les antennes régionales de France 3 comme preuve de l’ancrage local de son groupe. Cependant, sa défense a parfois semblé buter sur la colère froide de députés décidés à ne pas se laisser convaincre par des arguments institutionnels.

L’enjeu : Privatisation ou réforme radicale ?

Au-delà de la joute oratoire, c’est l’avenir même de France Télévisions qui est en jeu. Les échanges ont ravivé le spectre de la privatisation, une menace qui plane de plus en plus sérieusement sur le groupe. Si une partie de la classe politique souhaite un renforcement du contrôle sur les dépenses et le contenu, une autre n’hésite plus à réclamer le démantèlement pur et simple du modèle actuel.

La patronne de France Télévisions se sort sans mal de son audition à l' Assemblée | Mediapart

Le face-à-face Ernotte-Tanguy illustre une fracture profonde dans la société française : d’un côté, une institution qui se veut le garant de l’intérêt général mais qui peine à convaincre de sa neutralité ; de l’autre, une contestation politique qui voit dans ce service public un adversaire idéologique coûteux.

Un modèle en quête de légitimité

Cette audition marque un tournant. Delphine Ernotte, bien que solide dans sa posture, sait que le vent tourne. La pression sur la transparence et l’efficacité des fonds publics n’a jamais été aussi forte. Dans un paysage médiatique en pleine mutation, concurrencé par les plateformes de streaming et les réseaux sociaux, France Télévisions doit prouver sa valeur ajoutée pour justifier chaque euro public dépensé.

Le récit de cette audition n’est pas seulement celui d’une dirigeante bousculée, c’est celui d’un système qui cherche son second souffle. Entre le besoin d’information fiable et la demande de diversité démocratique, l’audiovisuel public doit désormais naviguer à vue, sous l’œil vigilant — et souvent impitoyable — de ceux qui tiennent les cordons de la bourse.

Au Palais Bourbon, la commission d'enquête contre les VHSS dans la Culture  fait son retour - Boxoffice Pro