C’était un matin de printemps, le 3 mai 1987, dans le calme feutré d’une ruelle de Montmartre. Paris s’éveillait à peine que déjà, une légende s’éteignait. Dans sa grande maison de la rue d’Orchampt, Yolanda Gigliotti, connue du monde entier sous le nom de Dalida, venait de tirer sa révérence. Sur sa table de chevet, une simple note, blanche et définitive : “La vie m’est insupportable. Pardonnez-moi.”

Ces quelques mots, griffonnés à la hâte, ont resonné comme un coup de tonnerre. Comment cette femme solaire, cette déesse égyptienne qui avait conquis la France et le monde, a-t-elle pu sombrer dans une nuit intérieure aussi profonde ? Près de quarante ans après sa disparition, le mystère Dalida fascine et bouleverse toujours autant. Derrière les paillettes, les robes de velours et les refrains inoubliables, se cachait une tragédie grecque moderne, ponctuée de trahisons, de deuils et de blessures que le temps n’a jamais su cicatriser. Retour sur le destin brisé d’une femme qui a payé le prix fort pour sa gloire.

La Malédiction de l’Amour : Trois Hommes, Trois Tombes

Si Dalida chantait l’amour avec une telle intensité, c’est parce qu’elle le vivait comme une malédiction. Son parcours sentimental ressemble à une litanie funèbre, une succession de drames qui ont peu à peu vidé son cœur de toute espérance.

La première blessure, indélébile, porte le nom de Lucien Morisse. Directeur d’Europe 1, pygmalion de la première heure, il est celui qui a fait d’elle une star. Ils se marient, mais la soif de liberté de Dalida brise leur union. Lorsqu’il se suicide d’une balle dans la tête peu après leur rupture, la culpabilité s’abat sur la chanteuse. Elle se sent responsable, portant le poids de cette mort comme une première pierre à son édifice de douleur.

Puis vint Luigi Tenco, l’artiste tourmenté, le poète sombre rencontré à San Remo en 1967. Ils rêvaient de victoire, de musique et d’avenir. Mais l’échec de leur chanson “Ciao Amore, Ciao” pousse Luigi à l’irréparable. C’est Dalida elle-même qui découvre son corps sans vie, le pistolet encore chaud. Cette image la hantera jusqu’à sa propre fin. Elle tentera de le rejoindre quelques jours plus tard, survivant par miracle, mais laissant une part d’elle-même dans cette chambre d’hôtel italienne.

Enfin, il y eut Richard Chanfray, le flamboyant “Comte de Saint-Germain”. Avec lui, elle a cru au bonheur, à la légèreté d’ “Il venait d’avoir 18 ans”. Mais la folie et la ruine ont eu raison de lui. En 1983, il se donne la mort à son tour. “Je porte malheur à ceux que j’aime”, confiera-t-elle, terrassée. Trois amours, trois suicides. Le sort s’acharnait avec une cruauté méthodique, transformant chaque promesse de bonheur en avis de décès.

Les “Amis” Qui Ont Tourné le Dos

En ce 3 mai 2025, deux compositions florales ont été déposées sur la tombe  de #DALIDA au cimetière de Montmartre. Merci à tous les admirateurs pour  leur fidélité. 38 ans plus tard,

Mais la tragédie de Dalida ne se limite pas à ses amours mortes. Le monde du show-business, ce milieu qu’elle a tant servi, s’est souvent montré impitoyable avec elle. Dans les années 80, alors qu’elle lutte pour rester pertinente, les coups bas pleuvent.

On pense à Eddie Barclay, le faiseur de rois, qui n’hésite pas à rompre son contrat en la qualifiant cruellement de “has-been”. Pour Dalida, qui a consacré sa vie à son public, c’est une humiliation publique, une négation de son statut d’artiste. Elle encaisse, digne, refusant d’être traitée comme une “marchandise”, mais la blessure narcissique est profonde.

Il y a aussi les piques de ses pairs. Claude François, rival autant qu’ami, ne se prive pas de la ridiculiser en public, tandis que Brigitte Bardot lui lance des phrases assassines. Même Johnny Hallyday, l’idole des jeunes, garde ses distances, refusant ses invitations. Dalida, lucide et blessée, le décrira comme un “frère orgueilleux”. Ces rejets, mis bout à bout, ont creusé autour d’elle un fossé de solitude infranchissable.

La Solitude de la Diva à Montmartre

 

Dans les dernières années, la maison de Montmartre était devenue son refuge et sa prison. Les volets clos, Yolanda vivait entourée de ses souvenirs et de ses fantômes. Elle lisait des philosophes, écoutait Bach, cherchant dans la spiritualité une réponse que la vie ne lui donnait plus. Même l’Église, qu’elle respectait, l’avait rejetée, un cardinal condamnant ses chansons jugées immorales.

Son dernier album, Le Visage de l’Amour, sonnait déjà comme un testament. Dans “Les Hommes de ma vie”, elle faisait le décompte de ses absents. Elle ne jouait plus. Elle disait adieu. “Il ne me reste plus rien à attendre”, avait-elle lâché à la radio, une phrase terrible de lucidité.

Le Dernier Acte d’une Tragédienne

Fichier:Dalida Luigi Tenco Keystone 1967.jpg — Wikipédia

Le 2 mai 1987, Dalida a soigneusement préparé sa sortie. Pas de désordre, pas de cri. Juste une mise en scène impeccable, à l’image de sa carrière. Elle a voulu partir belle, digne, maîtresse de son destin jusqu’à la dernière seconde. Elle a avalé ces barbituriques non pas pour fuir, mais pour trouver enfin ce repos que l’existence lui refusait.

Quand la nouvelle est tombée, la France a pleuré. De Michel Drucker à Brigitte Bardot en larmes, tous ont réalisé, trop tard, la détresse de celle qui chantait “Mourir sur scène”.

Aujourd’hui, Dalida est éternelle. Sa statue à Montmartre est fleurie chaque jour par des anonymes qui, eux, ne l’ont jamais trahie. Mais son histoire reste un avertissement cruel : la gloire ne protège de rien, et surtout pas du manque d’amour. Dalida voulait juste être Yolanda, une femme aimée. Le destin en a décidé autrement, lui offrant l’immortalité en échange de son bonheur. Une transaction terrible, pour une artiste inoubliable.