Il y a des icônes qui ne meurent jamais. Claude François est de celles-là. Des décennies après sa disparition tragique, ses chansons font encore danser la France entière. De “Belles ! Belles ! Belles !” à “Alexandrie Alexandra”, en passant par le monument planétaire “Comme d’habitude”, l’homme aux costumes à paillettes et aux Clodettes infatigables reste une star absolue. Une bête de scène. Une idole. Mais derrière le micro, une fois les projecteurs éteints et les fans rentrés chez eux, qui était vraiment Claude François ? L’image lumineuse de l’artiste cache, comme souvent, une part d’ombre profonde. Une complexité que celles qui ont partagé son intimité ont connue de près.

Parmi elles, Isabelle Foret, mannequin de profession, fut bien plus qu’une simple conquête. Elle est celle qui lui a donné deux fils, Claude Junior et Marc, nés en 1968 et 1969. Une relation vécue au cœur de l’ouragan Cloclo, dans ce lieu mythique qu’est le moulin de Dannemois. Un lieu qui, pour Isabelle, ressemblait moins à un conte de fées qu’à une prison dorée régie par les obsessions d’un homme “invivable”.

Dans un témoignage rare et puissant, revenu récemment sur le devant de la scène, Isabelle Foret avait accepté il y a quelques années de lever le voile sur son quotidien avec le chanteur. Et son récit fait froid dans le dos. Il dépeint un homme à des années-lumière de l’artiste souriant que le public vénérait. Il dépeint un tyran domestique, dévoré par une “maniacrie” qui tournait à l’absurde.

La vie au moulin n’était pas un “long fleuve tranquille”, euphémisme pour décrire un enfer quotidien. Car le fameux moulin, QG de l’artiste, était aussi un chantier perpétuel. “J’avais à la fois les enfants à gérer, comme toutes les mamans”, racontait-elle. Mais à cela s’ajoutait une difficulté de taille : “J’avais à la fois les ouvriers, puisque dans la maison on vivait avec des ouvriers, puisque le moulin était toujours en restauration.” Gérer deux jeunes enfants au milieu d’un chantier permanent est déjà une épreuve. Mais ce n’était rien comparé à la troisième tâche qui lui incombait : gérer l’obsession maladive de son compagnon.

“Il fallait gérer aussi toute la maniacrie qu’il imposait”, confiait-elle. Le perfectionnisme légendaire de Claude François sur scène – chaque pas de danse, chaque note, chaque costume devait être millimétré – se déversait dans sa vie privée avec une violence inouïe. Il devenait une obsession du contrôle, une quête d’une perfection impossible qui empoisonnait l’existence de son entourage.

Isabelle Foret énumère ces exigences folles qui rythmaient ses journées et ses nuits. “C’est-à-dire : pas une goutte d’eau sur une vitre.” Une demande qui semble déjà démesurée dans une maison immense, surtout avec des travaux constants. “Surtout pas une assiette fêlée.” La moindre imperfection était une agression pour lui, un signe de laisser-aller intolérable. “Il fallait que tout soit en place lorsqu’il arrivait”, ajoutait-elle. On imagine la tension, l’angoisse qui devait étreindre Isabelle à l’approche du retour de l’artiste, cette inspection constante d’un lieu de vie transformé en musée aseptisé.

Mais ces exigences, déjà extrêmes, n’étaient que la partie émergée de l’iceberg. Car le diable, chez Claude François, se nichait dans les détails les plus insensés. Le véritable symbole de cette tyrannie domestique, le point culminant de l’absurde, se nichait dans un lieu de passage anodin pour le commun des mortels : la montée d’escalier.

“Il y avait par exemple un détail qui pour moi était quelque chose qui devenait absurde”, se souvenait Isabelle Foret. “Chaque semaine, il fallait repeindre la montée d’escalier pour que la montée d’escalier soit très blanche.” On peine à croire ce que l’on lit. Pas un simple nettoyage. Pas un coup d’éponge. Non, une couche de peinture. Chaque semaine.

La scène, si on essaie de se la représenter, est surréaliste. Elle raconte l’humiliation et l’épuisement d’une femme face à la folie d’un homme. “Tous les vendredis soir, donc, je repeignais à quatre pattes la montée d’escalier”, précisait-elle. Isabelle Foret, mannequin, mère de ses deux enfants, réduite à l’état de servante, à genoux, un pinceau à la main, pour satisfaire l’obsession du “très blanc” de l’idole de la France. “Tout devait être perfection”, concluait-elle.

Cette anecdote de l’escalier blanc est terrifiante. Elle dit tout de la pathologie de l’homme. Ce n’est plus du perfectionnisme, c’est une névrose obsessionnelle qui demande de sacrifier le temps, l’énergie et la dignité de sa compagne sur l’autel d’une pureté impossible à atteindre. Que cherchait-il à effacer en exigeant ce blanc immaculé chaque semaine ? Ses propres démons ? Cette part d’ombre que le témoignage souligne ?

Car l’homme était double. “Lumineux et très sombre”, comme le résume parfaitement la conclusion du reportage. Lumineux sur scène, sombre en coulisses. Cette dualité se retrouvait dans d’autres aspects de sa personnalité, notamment ces déclarations troublantes, revenues sur le tapis, où il avouait son goût pour les très jeunes filles, “jusqu’à 16-17 ans”. Des propos qui, même replacés dans le contexte d’une “autre époque”, choquent aujourd’hui et éclairent d’un jour sinistre l’obsession du contrôle et le rapport de domination qu’il exerçait sur son entourage féminin.

Isabelle Foret, elle, a vécu au cœur du réacteur, subissant de plein fouet les radiations de cette personnalité toxique. Sa description d’un homme qui vous force à repeindre un escalier chaque vendredi soir dessine le portrait d’un pervers narcissique, d’un homme pour qui l’autre n’existe que pour satisfaire ses propres besoins, aussi délirants soient-ils.

Face à ces révélations, que reste-t-il du mythe ? Le journaliste pose la question fatidique : “Il est un fait certain que pour continuer à aimer Claude François aujourd’hui, il vaut peut-être mieux s’arrêter à ses chansons.” C’est peut-être là que réside toute la complexité de notre rapport aux idoles. Peut-on, doit-on, séparer l’œuvre de l’homme ?

La France continue de danser sur “Magnolias for Ever”, mais il est désormais impossible d’ignorer la souffrance d’Isabelle Foret, à quatre pattes, son pinceau à la main, dans cet escalier de Dannemois. Le témoignage de la mère de ses enfants ne tue pas l’artiste, mais il humanise le monstre sacré, révélant ses failles, ses maladies, et le coût exorbitant que son génie et ses obsessions ont fait payer à ceux qui ont eu le malheur de l’aimer de trop près. Le blanc immaculé de l’escalier gardera à jamais la trace de cette folie.