Plateau de Camargue 1962 : Quand l’art se heurte à la compassion

Juillet 1962, le sud de la France brûle sous un soleil de plomb. Dans les marécages de Camargue, la température frôle les 38°C. L’air est saturé de sel et de la chaleur dégagée par les projecteurs. Le film La femme et le taureau est en plein tournage avec un budget colossal. Brigitte Bardot, icône mondiale, tient le rôle principal. Mais derrière l’esthétique des scènes se cache une réalité brutale pour les “acteurs sans voix” du film.

Des doutes dès les premiers jours

Dès la première semaine, Brigitte sent que quelque chose ne va pas. Le plateau regorge d’animaux : taureaux noirs, flamants roses et les légendaires chevaux blancs de Camargue. Pourtant, leurs conditions sont déplorables : enclos exigus, manque d’ombre et eau stagnante.

Brigitte exprime ses inquiétudes au réalisateur Michel Arnaud, mais ne reçoit qu’un haussement d’épaules indifférent : “Ce ne sont que des animaux de travail, ils vont bien. On a un vétérinaire sur appel”. En réalité, l’expert ne passe que deux fois par semaine, un rythme dérisoire sous cette chaleur étouffante.

Le point de rupture : Sauver le cheval Mistral

Le drame éclate lors d’une scène clé où Brigitte doit galoper sur un cheval blanc nommé Mistral. En s’approchant, elle remarque immédiatement que Mistral transpire excessivement — non pas de chaleur, mais d’angoisse. Ses yeux sont hagards, sa respiration rapide et superficielle.

“Il ne va pas bien”, déclare Brigitte fermement. Mais le dresseur et le réalisateur perdent patience : “On perd la lumière, tournez maintenant !”. Même le producteur Claude Bernier intervient, hurlant que chaque jour de retard coûte 15 000 francs.

“C’est un être vivant, pas un équipement”

Bernier lâche froidement : “C’est un cheval, un animal. Ils sont plus résistants que vous ne le pensez. On le paie 500 francs par jour, on va l’utiliser !”. C’est la goutte d’eau. Devant les 70 membres de l’équipe, Brigitte Bardot commet l’acte ultime de rébellion : elle marche vers l’énorme caméra et se place directement devant l’objectif, les bras croisés.

“Nous ne tournerons pas tant qu’un vrai vétérinaire n’aura pas examiné ce cheval”, lance-t-elle avec un calme olympien. Malgré les menaces de rupture de contrat et les pertes financières, Brigitte ne recule pas. Elle prévient que si le cheval s’effondre, ce ne sera pas seulement une tragédie, mais un scandale qui détruira la réputation du film.

La vérité éclate : La victoire de la conscience

Brigitte Bardot sur le tournage du film Vie Privee en Italie en 1962 -  Photo et Tableau - Editions Limitées - Achat / Vente

Le vétérinaire Alphonse Moreau finit par arriver. Après examen, le verdict est sans appel : Mistral souffre d’une déshydratation sévère et d’une infection gastro-intestinale. “S’il avait galopé dans cet état, il serait probablement mort”, confie-t-il avec respect à Brigitte.

L’inspection de tous les autres animaux révèle l’horreur : sabots abîmés, plaies infectées, malnutrition. La ténacité de Brigitte a sauvé Mistral et a forcé la production à changer radicalement les conditions de vie des bêtes, imposant un vétérinaire présent 24h/24.

La naissance d’une icône de la protection animale

Le film, sorti en 1963, ne fut pas un immense succès commercial, mais l’acte de Brigitte Bardot en Camargue créa une onde de choc. La presse commença à s’intéresser au traitement des animaux au cinéma. Ce moment de 1962 fut la graine qui transforma la star en la plus grande militante pour le droit des animaux au monde.

Brigitte Bardot a prouvé que l’art ne justifie jamais la cruauté. Il n’a fallu que deux minutes pour arrêter un tournage, mais elle a passé sa vie à prouver que défendre ceux qui n’ont pas de voix est la plus noble des responsabilités. L’histoire du cheval Mistral reste le symbole d’une femme qui a osé dire non au profit pour sauver la vie.