Il est 22 heures passées. L’Hémicycle de l’Assemblée Nationale se vide, fatigué par les longues heures de débat sur le projet de loi de finances pour 2026. L’ambiance est feutrée, presque endormie. C’est le moment que choisit le député Jean-Philippe Tanguy, connu pour son franc-parler et ses interventions incisives, pour prendre la parole. Ce qui commence comme une question technique va rapidement se transformer en un duel verbal d’une rare intensité, exposant les fractures et la méfiance qui règnent au cœur du pouvoir.

La salle est clairsemée, “merci pour les petits plateaux”, ironise-t-il d’ailleurs. Mais peu importe le nombre, Tanguy est là pour marquer les esprits. Il commence par une question d’apparence anodine sur les incidences de la hausse des droits de douane européens. Une mise en bouche. La ministre en charge du Budget lui répondra plus tard avec une certaine condescendance, balayant le sujet d’un revers de main : “l’effet retour” serait “négatif”, “marginal”, citant le FMI et les malheurs de l’économie américaine. Une leçon d’économie qui, comme le soulignera un observateur, peut prêter à sourire venant de la représentante d’un des pays les plus endettés au monde.

Mais ce n’était pas là le véritable objet de l’intervention de Jean-Philippe Tanguy. La véritable attaque, la voici.

“Ma deuxième question n’a rien à voir”, prévient-il, captant l’attention des quelques somnolents. Il se lance alors dans ce qu’il feint d’appeler une hypothèse, un exercice de “politique fiction” qui est en réalité une accusation à peine voilée. “Partons du principe que je vous crois sur votre sincérité”, commence-t-il, une politesse empoisonnée. “Que vous croyez que c’est à nous de faire le budget, que vraiment vous espérez que le Parlement travaille et vote.”

Le piège se referme. En posant ce postulat, il sous-entend déjà que la réalité est tout autre. Il poursuit, implacable : “Imaginez que par contre on vous ait trompé. Et qu’en fait, le but, ce n’est pas que le Parlement vote. C’est de passer par ordonnance pour la première fois sous la 5e République s’il n’y a pas de vote.”

La bombe est lâchée. Ce que Tanguy met sur la table, c’est le spectre du 49.3 ou d’une manœuvre similaire, ce contournement du vote démocratique qui crispe tant l’opposition. Mais il va plus loin. Il ne s’attaque pas seulement à la Première ministre ou au Président ; il vise les ministres assis en face de lui, en les dépeignant comme de possibles dupes, des marionnettes dont le propre gouvernement se jouerait.

Et vient la question fatale, celle qui transforme le débat budgétaire en un cas de conscience personnel : “Est-ce que vous, à titre personnel, messieurs les ministres, dans ce cas-là, vous quitterez ce gouvernement ?”

Le silence qui suit est lourd. La question est d’une habileté redoutable. Elle ne demande pas à la ministre de trahir son gouvernement, mais de réaffirmer sa propre intégrité. Si elle répond “non”, elle admet qu’elle accepte d’être “trompée” et de cautionner un déni de démocratie. Si elle répond “oui”, elle crée une crise politique instantanée, désavouant par avance une stratégie que son propre camp pourrait être en train de fomenter.

La réponse de la ministre est un cas d’école de communication politique, un mélange de fermeté et d’esquive. “Franchement, je vais pas répondre à votre question”, lance-t-elle d’emblée. La parade est immédiate : “parce que la politique fiction, c’est en général la pire manière d’en faire de manière honnête.”

C’est une pirouette habile. En refusant le terrain de “l’honnêteté” de la “fiction”, elle évite de répondre sur le fond. Elle tente de retourner l’accusation : le procès en malhonnêteté est pour celui qui pose des questions piégées, pas pour celle qui refuse d’y répondre.

Puis, elle tente de reprendre la main, de substituer à la méfiance ambiante un discours de volontarisme. “Je pense et je souhaite que nous soyons capables… de trouver un budget de compromis.” Le mot est lâché : “compromis”. C’est le totem que le gouvernement agite pour contrer les accusations d’autoritarisme.

Pour appuyer son propos, elle sort une “anecdote”. Il est 22 heures, elle le rappelle, comme pour excuser ce moment de confidence. Elle raconte sa nomination, le 23 décembre de l’année précédente. “Les gens me disent : ‘Mais pourquoi tu rejoins ce gouvernement ? Tu seras virée dans 5 jours.’” Elle enchaîne sur le “compromis” trouvé, le projet de loi promulgué le 14 février. “Il n’a pas fallu si longtemps pour nous mettre d’accord… pour que nous dépassions nos fameuses lignes rouges.”

Le message est clair : “Ayez confiance. Nous l’avons déjà fait, nous le referons.” Elle tente de transformer une question sur la loyauté en un débat sur le temps. “Le compromis, c’est pas une question de temps, c’est une question de volonté. C’est une question de confiance. Et c’est une question de méthode. Et c’est une question de détermination collective.”

La litanie est belle. Volonté, confiance, méthode, détermination. Des mots nobles qui sonnent étrangement creux face à la menace très concrète d’une ordonnance. Elle enrobe son refus dans un appel à la responsabilité collective : “Est-ce que oui ou non on donne un budget à la France ? Est-ce que oui ou non on continue d’ajouter de la crise budgétaire à la crise politique, à la crise d’image et la crise de confiance ?”

Ironiquement, en refusant de répondre à la question de Tanguy, elle ne fait qu’alimenter cette même “crise de confiance” qu’elle dénonce.

Consciente qu’elle ne peut pas totalement éluder la menace des “50 ou 51 jours” – la limite constitutionnelle au-delà de laquelle l’ordonnance devient une option –, elle concède finalement un point. “Je pense que ça sera un échec si on arrive là.”

Un échec. Le mot est faible, mais c’est un aveu. Le gouvernement considère lui-même que le passage en force serait un “échec”. Mais la question de Jean-Philippe Tanguy reste suspendue dans l’air lourd de l’Hémicycle : si cet “échec” survient, les ministres en tireront-ils les conséquences personnelles ?

La réponse, tout le monde la connaît, et le silence de la ministre vaut confirmation. La loyauté au gouvernement l’emportera sur “l’état d’âme” personnel. Le député Tanguy a réussi son coup : en pleine nuit, devant une assemblée quasi déserte, il a exposé la contradiction fondamentale d’un exécutif qui prône le “compromis” tout en gardant l’arme de l’ordonnance au chaud, et de ministres qui parlent de “confiance” mais refusent de dire ce qu’ils feraient en cas de “trahison”.

L’échange se termine, mais le malaise demeure. Cet instantané de débat nocturne est une métaphore parfaite de la politique actuelle : un dialogue de sourds entre une opposition qui provoque et un pouvoir qui esquive, le tout sur fond de crise budgétaire et de dette abyssale. Une pièce de théâtre dont les citoyens, de plus en plus incrédules, sont les spectateurs fatigués. Et comme le conclut l’observateur initial, “merci d’être là pour redresser la France, car on n’y croyait plus.” Le sarcasme comme dernier refuge face à l’absurdité du spectacle.